samedi 11 octobre 2008, par S.I.
Abdelfettah Fakihani a connu la prison de 1975 à 1989. Il est l’auteur d’un livre témoignage : Le couloir, dont le titre évoque le long couloir de la prison de Kénitra.
Ce témoignage revient sur la réalité des "années de plomb" au Maroc dans les années 70-80. A cette époque Hassan II, fidèle serviteur de l’Oncle Sam en ces temps d’affrontement Est-Ouest, entend désarticuler et casser les reins de toute contestation.
En 1977, se tient à Casablanca le Procès fleuve (deux mois) de 138 militant-es de l’organisation d’extrême gauche Ilal Amam ("En avant"). Lors de ce procès, Fakihani et ses camarades (dont Abraham serfaty) sont condamnés à la prison à perpétuité pour "atteinte à la sûreté de l’État".
Quelques années auparavant, la révolte étudiante menée par l’UNEM à Casablanca a été écrasée. Des centaines de jeunes sont morts assassinés. Les hélicoptères du ministre de l’intérieur, le général Dlimi, n’ont pas hésité à tirer dans la foule des manifestant-es à la mitrailleuse.
Abdelfettah Fakihani a échappé à la mort. Il n’échappera pas aux geôles du Makhzen (système politique marocain fondé sur la personne sacrée du Monarque). Il est arrêté en 1975 dans sa ville de Marrakech. Mené au Commissariat de la place Djemaâ El Fna, il est interrogé et torturé par la Direction de la Sûreté du Territoire (DST). Ironie du sort c’est dans ce même commissariat que les étudiant-es en lutte de Marrakech, en juin 2008, seront séquestrés et violentés. Comme quoi l’histoire bégaie au royaume chérifien.
Jérémie pour le SI de la CNT
Dans le Couloir, Fakihani raconte son enfer entre les mains des chiens de garde du régime. Extraits.
"Salle de torture. Silence total. Des bruits furtifs à gauche et à droite, devant et derrière. La peur dans l’âme, dans le sexe qui se rétrécit. Dans le ventre tordu. Et dans la tronche qui grouille. Quand est ce qu’elle va commencer, cette séance ? De torture.
Ils voudront des noms, des adresses. Les camarades, voilà ce qu’ils veulent. Ils voudront la direction, ce qui reste des dirigeants. Presque tous arrêtés, les camarades. Il y en a qui circulent encore. C’est bon. Il y en a même qui peuvent même restructurer l’organisation après la vague. C’est bon.
Les noms, les adresses, les coups. La mort. C’est possible la mort. Abdellatif Zéroual, mort ici, peut être dans cette sale, peut être à l’hôpital Ibn Sina.
Ici, aucun moyen de se donner la mort. Les résistants. Il yen a qui se la sont donné. Cyanure. Ils avaient des secrets, les résistants. Les armes à feu, les bombes. Colonisation, résistance, armes.
Minutieux. Tout est minutieux. Mes pieds et mains noués autour d’une barre de fer, le corps nu et les yeux bandés. On m’a déshabillé. Et ça n’a pas encore commencé, la torture, la véritable. Pas les gros coups de poing que j’ai reçu en pleine figure et dans le ventre quand j’ai refusé de répondre à leurs questions, à peine débarqué au centre. Les coups m’avaient fait tomber. La douleur au sol. C’est rien devant la douleur au vol. Perroquet : plantes des pieds en l’air, exposées. A Quoi ?
Silence total. J’attends. Grand souhait que mon corps ne tienne pas face à ce qui va venir. Qu’il succombe et me libère ! De peur de trop souffrir, ou de succomber en faisant des aveux.
La torture c’est quoi ? Très compliqué. Milliers de situations. Résister sur toute la ligne. Ou résister tant qu’on peut. Insultes. Ça les révolte, les mamans, toutes les mamans. Redevenu bébé sous la torture. Ma voix, lui parvient elle ?
Un colosse me tape sur les deux oreilles. J’imagine ce qu’il fait. C’est clair. Il écarte ses bras. Me tape sur les deux oreilles simultanément. Avec deux mains fortes et charnues. Insultes de plus en plus sexuelles. "pédé", "fils de pute". Je m’offusque même en pleine séance. De torture. "Descendez le !". Un mouton. On n’est pas en fête. On me descend à terre.
On descend la barre de fer, alourdie par mon corps. Appliqués les tortionnaires. Je suis par terre, et je ne vois rien. Le bandeau sur les yeux. Bien serré. Des heures et des heurs de coups. est ce le jour ou la nuit ? Comment savoir ?
"Remontez le !". Sur le visage, sur les plantes des pieds. Sur les cuisses. Sur les oreilles. Les coups. Avec quoi ? Nerf de bœuf , ceinture, baguette de fer ?
"Descendez le !". Un petit répit. Et le but, c’est quoi ? Que je crève pas ? Veulent ils me maintenir en vie A Tout prix ? Je souhaite être sauvé. Je désire m’évanouir ? Mais ça ne se simule pas un évanouissement, avec les tortionnaires. Je n’y arrivais pas. A m’évanouir.
Électricité : sur les cheveux, sur les bras, sur les cuisses. Aïe. Sensation étrange. Douleur désagréable. C’est quoi ? cet engin , un fil, une baguette électrique ? Je n’entends pas le moteur. Le mal est là. Encore un électrochoc. Je crie. Le crie aigu, plus aigu que mon timbre de voix. "Cri de pute" , m’assène un tortionnaire.
(...) L’étouffement. Un chiffon sur le nez, bien serré. Je suffoque déjà. Et puis on verse dessus. De l’eau à senteur de chiffon. Ils arrêtent de verser lorsque mes méninges me chuchotent un adieu à la vie. encore le chiffon. Encore l’étouffement. Convulsions atroces.
(...) Je commence à faiblir. Le corps déchiqueté. Je ne supporte plus la douleur. Soudain aboiements assourdissants d’un gros chien, que je n’ai pas vu. "Ce chien va te baiser", me dit un tortionnaire. Je me sens de plus en plus incapable de supporter. Seul contre une armada de tortionnaires. Seul devant la vie et la mort qui ne vient pas.
(...) A un certain moment, j’ai parlé. Monté encore une fois dans une fourgonnette de police. Meurtri, défait, la mort dans l’âme, j’ai désigné l’emplacement de deux maisons à mes tortionnaires. Directement responsable de l’arrestation de trois camarades qui s’y trouvaient. Ils n’ont pas pu quitter les lieux. Blessure qui ne sera pas cicatrisée. Le plus humiliant, le plus atroce, sur le coup, c’est qu’après les avoir arrêtés, la police a fait asseoir l’un d’eaux à côté de moi, sur la même banquette du fourgon.
Je n’ai jamais vécu pareille humiliation. Pire, je suis l’auteur d’une petite brochure sur la résistance à la torture. J’y soutenais qu’avec la police, il n’y a pas de subterfuges. Ne rien dire et résister jusqu’à la mort."
Abdelfettah Fakihani, Le couloir, bribes de vérité sur les années de plomb, Tarik éditions, 2005.
http://www.tarikeditions.com/