Secrétariat international de la CNT

Tunisie, mensonge et répression généralisées

Publié le lundi 19 novembre 2018

Faire une revue générale des discours mensongers à propos de la Tunisie est un travail long et fastidieux. France Culture et RSF croient que la liberté et l’indépendance sont garanties par la loi et l’État, et Le Monde transpire d’émotion devant des photos tunisiennes dans le « sud brûlant, à Sousse », (une grande ville du Nord du pays). Le Monde s’enthousiasme aussi pour « la société civile » (pure chimère verbale) et les prochaines parodies électorales. La vie quotidienne du peuple est loin de cette mascarade. Inflation galopante (la monnaie a perdu plus de la moitié de sa valeur depuis 2011), ultra-libéralime et privilèges pour les multinationales, ruine des paysans sous la pression du FMI, de l’Europe et des accords de libre-échange... Répression et manipulation contre tout ceux qui osent encore élever la voix, syndicats et collectifs de chômeurs en tête.

M.est un membre du bureau national de l'UDC (Union des Diplômés Chômeurs). Il est chargé de l'organisation interne du syndicat. A la fin de l'année 2017, il se rend au Kef (Nord-Est de la Tunisie), alors que le bureau local de l'UDC ne donne plus de nouvelles. Il apprend par des militants de gauche (de la coalition « Front populaire »), que S., le responsable du syndicat à fait sept mois de prison pour ses activités syndicales, et que le bureau est désormais inactif. S. n'est pas un militant connu, il n'est pas défendu par des avocats célèbres, des personnalités médiatiques, ni même par les partis et syndicats de gauche. Son incarcération se déroule donc dans le plus grand silence. Si la peine de prison de S. est plutôt longue, son cas n'est pas isolé, et depuis quelques années les procès politiques se multiplient à l'encontre de milliers de Tunisiens qui continuent de protester à travers le pays contre un État qui a failli à toutes ses promesses sociales. Des procès politiques qui contredisent la quasi-intégralité du discours des journalistes, artistes et universitaires qui célèbrent « l'exception tunisienne », et sa « transition réussie ». Des clichés qui ont la vie dure, et confisquent la parole d'un peuple qui continue sa lutte en étant dépourvu de relais suffisamment fort pour contrer cette propagande.

En janvier 2018, une nouvelle insurrection se généralisait à l'ensemble du pays.

Elle est bien plus brève et moins unanime qu'en janvier 2011, mais elle porte les mêmes revendications de justice sociale. Les manifestants refusent les hausses de prix et les coupes dans la fonction publique contenues dans la loi de finance 2018 du gouvernement de l'ultra-libéral Youssef Chahed aux ordres du FMI. La répression fera un mort et des milliers de blessés. Le FTDES (forum tunisien des droits économiques et sociaux, petite plate forme associative de gauche), recensait en février 2018, à la suite de ce mouvement, plus de 1000 arrestations (dont des centaines de mineurs) et 70 procès... Pour le simple fait d'avoir manifesté. Mais le FTDES n'avait pas les moyens humains de retrouver l'ensemble des arrestations et des procès. Nombreux sont les jeunes qui allèrent en prison sans que personne ne connaisse leur cas. La loi sur l'état d'urgence adoptée et renouvelée sans cesse depuis 2015 permet d'assimiler manifestants et terroristes. La répression de janvier 2018 n'est pourtant ni nouvelle ni exceptionnelle. Le 21 mai 2014, par exemple, le tribunal de première instance de Gafsa prononçait déjà des peines allant jusqu'à 10 ans de prisons pour 13 habitants d'Om Laarayes (petite ville minière du sud du pays), suite à leur participation à des manifestations qui réclamaient la redistribution des revenus des mines de phosphate.

Syndicats et collectifs de chômeurs en première ligne.

B. est militant du syndicat de base des fonctionnaires de l'éducation affilié à l'UGTT (union générale des travailleurs Tunisiens) à Sidi Bouzid, au centre-ouest de la Tunisie. Cette année, à quelques exceptions près au niveau local, dans des branches ou syndicats combatifs, l'UGTT n'a pas soutenu les manifestations et les grèves. Mais s'il ne peut pas bouger avec l'UGTT, B. est un membre historique du syndicat des chômeurs (UDC), et il continue de soutenir par principe les mouvements de chômeurs et leurs sit-in. C'est le cas en octobre 2018 lors d'un sit-in qui a lieu dans la délégation de Regueb, où la police interpelle violemment plusieurs sit-ineurs. B. et quelques autres syndicalistes apportent leur soutien et obtiennent leur libération. Quelques jours plus tard, B. est convoqué au commissariat central de Sidi Bouzid. Depuis la révolution, B., qui a été une figure locale du mouvement révolutionnaire, n'avait jamais été arrêté.

Toujours en octobre 2018, trois membres du bureau exécutif de l'UDC à Kairouan, au centre de la Tunisie, sont également convoqués par la police. Ils sont accusés d'avoir organisé un sit-in en avril 2018, lors duquel ils avaient déjà été arrêtés.

Le 10 octobre, à Meknassy (gouvernorat de Sidi Bouzid), les convocations au commissariat tombent pour les militants du collectif de chômeurs « haremna » qui avaient bloqué une route en janvier 2017 pour protester contre les promesses d'emplois non tenues. Lors de ce mouvement, plusieurs membre du collectif avait été agressés par la police, membres brisés.

En avril 2018, à Tozeur (sud-ouest de la Tunisie), une manifestation est organisée par l'UDC devant le gouvernorat de la ville. L'UDC dénonce les promesses d'embauche non-tenues et la corruption de l'administration. Les syndicalistes sont battus en pleine rue par la police, et par certains fonctionnaires, venus leur prêter main forte. Mais ils sont également traînés devant les tribunaux. Certains d'entre eux sont toujours en prison et ils sont condamnés à plusieurs milliers de dinars d'amende.

Menzel Bouzayene (gouvernorat de Sidi Bouzid), un simple citoyen, Rachid Amari, se met en grève de la faim depuis une dizaine de jours. Son père est handicapé et il possède le « carnet blanc » des familles pauvres. Il est prioritaire pour les recrutements de chômeurs promis par l’État. Mais depuis 7 ans, il attend.

La liste des actes autoritaires et brutaux de l’État tunisien à l'encontre des syndicalistes ou des simples manifestants est longue. La propagande des médias français et le soutien affiché du Président Macron à son homologue Béji Caïd Sebsi renouvelle, dans la continuité, la dictature et la Françafrique.

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Carte du nombre de manifestations en 2018 par région (source : FTDES)

GT Afrique

Article publié dans Le Combat Syndicaliste n°439 (Novembre 2018)

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