Secrétariat international de la CNT

Nostalgie d’une Grèce Générale

Publié le jeudi 18 janvier 2018

De l’arnaque Tsípras à la reprise autogérée de l’usine Bio.Me.

En 2008 l’ensemble des regards qui cherchaient un changement possible dans une Europe Merkelisée aux mains de la finance se tournait vers la Grèce. En pleine crise économique et malgré des mesures d’austérité d’une rigueur inédite imposées par la Troïka, les Grecs de tous bords, militants historiques ou néophytes, profitent d’un État à la déroute pour organiser l’autogestion dans des secteurs clé tel que la santé, l’éducation et l’alimentation. Mais l’arrivée de Tsípras provoque l’apathie générale du mouvement et la ferveur de 2008 à 2013 s’estompe. Des expériences autogestionnaires comme l’usine Bio.Me de Thessalonique persistent dans la lutte et laissent à rêver à des lendemains de reprise en main de nos vies.

De Athènes à Thessalonique, mais aussi en Crète, à Lesbos etc. on invente des nouvelles formes de faire de la politique, de l’information, de travailler. À partir du 12 juin 2013 la télévision et la radio publique sont occupées pendant deux ans et sont ouvertes à toutes et tous. Les programmes et la ligne éditoriale sont définis en assemblée ouverte. Tous les jours à Athènes des personnes construisent en assemblée ce que pourrait être une nouvelle organisation politique avec un rôle réduit, voire absent, de l’État.

En 2017, que reste-t-il de cette dynamique populaire ?

Babis Bikas, est un journaliste syndiqué (Asyntaxtostypos[1]) très impliqué dans l’expérience autogestionnaire de la chaine publique et membre historique du mouvement libertaire alphacapa. Il travaille aujourd’hui pour le journal Makedonia, où les salariés mènent une lutte contre le propriétaire depuis plus d’un an. Il nous raconte : « En 2008-2011, nous étions au top, on avait l’impression que quelque chose allait changer. Tous les militants internationaux venaient chez nous pour se former ou participer à quelque chose d’énorme dont la Grèce semblait être à l’origine. Pour nous c’était aussi une certaine fierté. Regarde maintenant ! Les manifs sont vides, molles. C’est comme si on acceptait notre condition. »

Début septembre, le premier ministre fait son discours de rentrée à Thessalonique, c’est une tradition. Pour les militants, c’est aussi une tradition d’inaugurer la rentrée sociale au même endroit. « Alors Babis c’était comment cette année en septembre ? », « Tu vois cette rentrée est bien à l’image de la dynamique politique en Grèce en ce moment : il n’y avait presque personne, les gens discutent se disent bonjour, c’est l’occasion de voir les copains d’Athènes et d’ailleurs. Mais personne ne chante, pas de slogan, rien. C’est devenu folklorique, c’est comme un défilé de la fête nationale. Et pourtant tu crois que ça s’est amélioré ? Non, c’est toujours la crise, de pis en pis. La presse n’existe quasiment plus, les retraités n’ont plus de pensions. L’État a autorisé la reprise des travaux à la mine d’or parce que l’entreprise a joué le chantage à l’emploi... Et je ne te parle pas des pressions sur les paysans, sur les travailleurs de Bio.Me... Par exemple moi, je gagnais 1500 euros il y a encore 5 ans. Maintenant je gagne 350 euros et ça fait 12 mois que je ne suis pas payé. Ca fait 4 mois qu’on utilise notre droit de retrait au journal. On ne fait pas grève parce que financièrement c’est compliqué. Imagine un an sans être payé ! Tout le monde s’est fait arnaquer par Tsípras. Tu sais ce qui se dit ici en Grèce... Même des anarchistes ont voté pour Tsípras ! » Au moment de l’élection de Tsípras, le mouvement s’est coupé en deux. Celles et ceux qui disaient : ok, on arrête les assemblés, la révolte et on verra bien ce que Tsípras fera. Ca devrait aller dans notre sens. Et les autres : non, on continue, la voix des élections ne fonctionne pas et Tsípras est un réformiste. « Depuis la montée électoral de Syriza lors des élections anticipées de 2012, tout le monde s’est endormi. Ça fait 5 ans qu’on dort ! », rabâche Babis au volant de sa voiture en longeant le port de Thessalonique, entre deux réunions syndicales qui vont sceller le sort de son journal. « Il est très bon politiquement, d’un point de vue de la stratégie bien sûr, pas sur les idées (rires). Pour moi s’est un Macron avant l’heure. Tu vois cette nouvelle forme de président gestionnaire, sans discours partisan ? Même s’il s’est fait élire sur l’opposition à l’Europe, aujourd’hui c’est le meilleur gestionnaire possible pour les dirigeants européens. Pour l’Europe c’était le candidat parfait pour stopper net l’embrasement de la Grèce et les dynamiques autogestionnaires associées tout en planifiant le remboursement de la dette. Pour les Grecs il était le garant de promesse sociale face à l’austérité orchestrée par la troïka. »

Anna, avocate au barreau de Thessalonique, spécialisée dans les droits des réfugiés, précise : « Rappelle-toi à Athènes. La ville était en état de siège. Pour nous en Grèce voter à gauche ça n’est jamais arrivé, on n’est pas un peuple de gauche. Pour certains d’entre nous, je veux dire ailleurs que dans les réseaux militants, ça a été un geste énorme de donner sa voix à Syriza ».

Aujourd’hui Tsípras, même coupé de sa base, ne rencontre aucune opposition à sa politique réformiste et gestionnaire. L’opposition à sa gauche ne se remet pas du « braquage à la grec » et peine à retrouver l’énergie développée avant son élection. La droite est dispersée. Les députés tentent la dérive populiste qui ne prend pas. La population se satisfait de l’approche gestionnaire de Tsípras et de son travail de lobbying à l’international avec les pires dictateurs actuels comme Erdogan en Turquie ou Trump au USA.

Dans cette apathie généralisée, certaines des expériences autogestionnaires mises en place pendant les révoltes de 2008-2012 persistent. À Thessalonique, c’est le cas du centre social Micropolis qui se structure au fil des années. Quatre coopératives s’y associent et partagent les bénéfices. La cuisine/bar et le magasin solidaire, qui forment deux coopératives distinctes, rentabilisent les postes de la bibliothèque « la otra biblioteca », de l’école et des clubs de sport anarchistes (ping pong, boxe, basketball et football). C’est aussi le cas de la clinique autogérée qui prodigue des soins pour toutes et tous. On y retrouve des psychologues, cardiologues dentistes, médecins généralistes, etc. « Depuis deux ans nous voyons de plus en plus de Grecs venir, alors qu’avant les soins étaient principalement concentrés auprès des réfugiés » nous explique Agelina, psychologue. « Notre pharmacie alimente même les hôpitaux classiques qui n’ont pas assez de moyens. »

Dans la banlieue de Thessalonique, sur la route de l’aéroport Makedonia, l’usine occupée et autogéré Bio.Me (prononcer viomé) se situe au sein d’un « pôle économique » entre un flambant neuf Ikea et un porcelanosa témoins du marché commun ; et les friches industrielles témoins d’une période de crise qui traine à passer. En 2008, c’est la crise. Après des années de développement économique important, marquées par un boom de la consommation et des projets de construction, tout se casse la figure d’un coup. « Pendant cette période c’était les banques qui nous appelaient toute la journée pour nous pousser à prendre des crédits à la consommation, on vivait comme des Américains » nous rappelle Babis. Le secteur de la construction, qui a bien profité de ces années, tombe en ruine. Les patrons voyous (ou les patrons tout court) prennent la poudre d’escampette et laissent leurs dettes. Il se trouve que l’usine Bio.Me filiale de l’entreprise mère Philkeram-Johnson est justement dans le secteur du bâtiment. Ils produisent des matériaux de construction et principalement de la glue. Après deux ans de lutte sans succès pour garder leur emploi, les ouvriers proposent la reprise de leurs outils de travail avec une assemblée des ouvriers comme organe de prise de décision. Usés par deux ans de luttes et de non-paiement des salaires, de nombreux salariés ne souhaitent pas se lancer dans une nouvelle lutte sans fin. Dans le projet autogestionnaire, ils voient aussi l’arrêt définitif à d’éventuelles possibilités de récupérer les années de salaires impayés. Une poignée d’ouvriers, une quinzaine, lucide sur les ambitions patronales, tente l’aventure. Dès le début ils impliquent la société dans leur projet autogestionnaire. « Parce que l’autogestion concerne tout le monde et pas seulement la production, nous impliquons la société en ouvrant notre usine à tous et prenons les décisions avec le groupe de solidarité de Bio.me qui ne sont pas des travailleurs de l’usine » nous explique Titiana, nouvelle salariée de l’usine qui sera présente le 15 et 16 décembre au Taslu (ZAD) et à la maison des syndicats à Nantes pour nous parler de la lutte des Bio. Me. Cette approche globale de l’autogestion les pousse à passer de la production initiale « qui ne correspondait pas au projet de société que nous portons » à la production de savons et détergents bio, précise Christo, salarié d’une librairie en coopérative et très impliqué dans le groupe de solidarité. « Les malaxeurs géants pour mélanger du ciment et de la colle peuvent aussi être utilisés pour faire du savon ».

Aujourd’hui (22 septembre 2017) à l’usine Bio.Me, les ouvriers et le centre de médecine du travail autogéré font un retour du congrès international des usines autogérées qui s’est tenu début septembre à Buenos-Aires. On y retrouve toutes les tendances politiques de la gauche radicale. Des militants no border, des ex-journalistes de ERT qui ont participé à l’expérience autogestionnaire, des militants internationaux, des syndicalistes, des habitants de Thessalonique plus ou moins impliqués dans les mouvements sociaux, des militants contre la mine d’or à Skourie, des étudiants etc. Mais même si l’usine « tourne » et qu’il y a de nouvelles embauches, la lutte est permanente et la situation précaire ne s’arrange pas. « Nous occupons toujours illégalement l’usine, et malgré es rencontres avec le ministre, rien ne se régularise. L’année dernière nous avons organisé une caravane des luttes de solidarité (Skouries, Bio.Me et Robin’s[2]) où nous avons dormi une semaine devant le ministère pour mettre la pression sur la régularisation de notre situation, en particulier sur l’utilisation de l’eau et de l’électricité prélevées illégalement, et toujours rien ».

Depuis le début de l’occupation, les ouvriers écument les procès qui tentent de les exproprier. « En ce moment se sont les anciens ouvriers de la maison mère qui veulent nous mettre dehors car ils pensent que la revente du bâtiment et des machines permettrait le remboursement des salaires impayés. En plus de lutter contre les patrons, nous devons aussi lutter entre anciens salariés, les mêmes qui nous ont abandonnés au plus fort de lutte » nous dit Vagelis entre une gorgée de tsipouris (alcool locale) et une bouchée de souflaki (brochette de dinde). L’une des limites est aussi la vente des produits et la production à proprement parler : « Même avec une production supplémentaire nous pourrions partager le travail et avoir du temps libre ». Mais la production et la vente, soutenues par des groupes locaux et le soutien international, restent illégales. « Nous ne pouvons pas vendre dans les supermarchés et nous ne voulons pas le faire. Notre projet s’inscrit dans une lutte contre le capitalisme et pour la création d’une alternative internationale » disait Spiros en octobre 2017 lors des rencontres euro-méditerranéennes des travailleurs et des usines récupérées à Thessalonique. « Une des solutions, et nous y travaillons, serait la création d’un réseau européen de vente, de stockage, de distribution des usines récupérées. Se réseau pourrait aussi organiser le soutien logistique, technique et financier aux ouvriers et ouvrières en grève souhaitant se lancer dans un projet autogestionnaire ». Mais les cultures politiques et perceptions de l’autogestion parfois différentes, les barrières douanières réelles, la langue et les réalités locales parsèment d’embuches se projet ambitieux.

Groupe de Travail Europe du Secrétariat International de la CNT

1 http://www.asyntaxtostypos.org/
2 Les Robin’s est le nom d’une scierie qui, après liquidation et vol du bois par le propriétaire, a tenté la reprise en autogestion. Aujourd’hui le projet a été abandonné.

Pour aller plus loin :
https://blogs.mediapart.fr/collectif-syndical-contre-laeroport-de-nddl/blog/051117/lutter-reprendre-son-usine-en-main
https://autogestion.asso.fr/vio-me-controle-ouvrier-dans-la-crise-grecque/
https://vimeo.com/241714897
www.viome.org/

Article publié dans Le Combat Syndicaliste n°429 (Décembre 2017)

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