Secrétariat international de la CNT

Maroc : Interview d’Ali FKIR sur la lutte des mineurs de l’OCP

Publié le mercredi 14 octobre 2009

Depuis début septembre 850 mineurs de l'OCP (entreprise étatique qui extrait du phosphate), dans la région de Khouribga, mènent une lutte exemplaire. Entretien avec Ali FKIR, initiateur du Comité de soutien aux mineurs (la CNT en fait partie), sur les raisons de la colère ouvrière.


Ali, peux tu nous expliquer ce qui a mis le feu aux poudres à l'OCP ?

Après des années de trime , 850 ouvriers sont jetés à la rue. Pourquoi ? Pour avoir refusé les nouvelles conditions contractuelles qui revenaient, en fait, à remettre en cause des acquis sociaux gagnés, dans le passé, au prix de luttes dures (parfois trois mois de grève). Parmi ces nouvelles clauses, la direction « propose » par exemple aux salariés des contrats à durée déterminée (3 mois) à 2000 dh (moins de 200 euros par mois).

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Les dirigeants de l'OCP suppriment ainsi les CDI qui prévalaient jusqu'alors. Même chose au plan des salaires qui jusqu'alors pouvaient atteindre 6000 dirhams ce qui était très appréciable pour les ouvriers de l'OCP en comparaison des salaires moyens au Maroc. Autre nouveauté, ces nouveaux contrats en CDD étaient sans garantie aucune quant au renouvellement du contrat et surtout sans couverture sociale. Rappelons que travailler dans le cadre de CDD, c'est se préparer au chômage à partir de la quarantaine, car on vous remplacera par des jeunes de 20 ans qui peuvent enfanter plus de plus-value. On vous suce votre sang, on vous dépouille de votre énergie, on vous vide de votre sève de jeunesse, et on vous jette "usé" à la rue sans espoir de bénéficier d'une quelconque retraite pour le reste de vos jours. Après 20 ou 25 ans, les patrons vous considèrent complètement amortis, comme n'importe quel outil de travail. Vous êtes bon pour la ferraille. Aujourd'hui, l'OCP, le gigantesque groupe minier de l'État procède de même avec "ses" prolétaires. L'OCP ne voit en eux que le moyen de maximiser le profit, le dit profit qui ne sert en fin de compte qu'à renflouer les poches de ceux qui ne risquent jamais leur vie à descendre aux entrailles de la terre pour extraire le phosphate.

Que représente l'entreprise OCP pour la région de Khouribga et plus généralement dans l'économie marocaine ?

Khourigba est la capitale minière du Maroc. C'est de très loin le plus important site en production et en main-d'oeuvre. Le Groupe OCP extrait le phosphate brut du sous-sol marocain grâce à des chantiers à ciel ouvert ou des mines souterraines. Le minerai est ensuite épierré et criblé, puis séché ou calciné. Parfois, il subit une opération de lavage ou de flottation pour une augmentation de sa teneur en phosphore. Environ la moitié du minerai est exportée comme matière première à destination d'une quarantaine de pays à travers le monde. L'autre moitié est livrée aux industries chimiques du Groupe pour être transformée en produits dérivés commercialisables : acide phosphorique de base, acide phosphorique purifié, engrais solides. Leader mondial sur le marché du phosphate et des produits dérivés, et première
entreprise du Royaume, le Groupe OCP opère sur les cinq continents.


Dans quelles conditions se déroule la lutte ?

Après le succès de la caravane de solidarité organisée par l'AMDH (l'Association marocaine des Droits de l'Homme), les 850 ouvriers licenciés ont poursuivi leur lutte en multipliant sit in, manifs et actions. Les conditions sont difficiles car les forces de répression quadrillent tout le quartier où se trouvent les locaux syndicaux de l'OCP. La police s'est attaquée aux ouvriers et à leur famille, aux militants des droits de l'Homme, aux syndicalistes. Les badauds ont eu leur part de coups de matraque. Plusieurs blessés ont été menés à l'hôpital de la ville. La police, en outre, a arrêté 41 ouvriers dont 4 du bureau syndical. Au commissariat, après prise d'empreinte, de photos, les ouvriers ont fait l'objet d'un interrogatoire provocateur et serré : « ton appartenance politique ? Qui vous pousse à agir ainsi ? Quels sont tes rapports avec les responsables de l'Union locale de l'UMT ? Il faut quitter l'UMT et rejoindre un autre syndicat ? ». Après ce calvaire, les 41 ouvriers ont été relâchés. Quatre d'entre eux sont poursuivis et actuellement en liberté provisoire. Leur procès aura lieu en novembre.

Le mot de la fin ?

La solidarité internationale constitue certainement un moyen de pression sur l'OCP et l'Etat marocain, et un élément important dans l'encouragement des prolétaires en lutte. Nous devons cultiver l'esprit internationaliste.

Propos recueillis par Jérémie Berthuin, SI de la CNT.

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