Secrétariat international de la CNT

Irlande : Ná géill slí, Shell to sea (1)

Publié le vendredi 26 septembre 2008

Depuis que les cours des ressources énergétiques fossiles ne cessent de flamber, la recherche de nouveaux gisements est devenu la priorité des multinationales qui contrôlent ce secteur économique. Et cela à n'importe quel prix.

C'est ce qui se passe actuellement dans l'ouest de l'Irlande, dans le comté de Mayo, avec le gisement gazier de Corrib. Ce gisement important mais difficile à exploiter, car situé en mer, est devenu rentable depuis la hausse des prix du gaz. C'est pour cela qu'il attire les convoitises des multinationales gazières, dont Shell et l'entreprise norvégienne Statoil, qui obtiennent la concession de ce gisement en 2002. Le consortium pense alors pouvoir faire tranquillement ses travaux, à savoir la construction d'un pipeline et d'une raffinerie dans la baie de Broadhaven, pour commencer l'exploitation du gisement en 2005.

Mais c'est sans compter sur la mobilisation des habitants locaux, qui refusent de voir leur cadre de vie saccagé et qui s'opposent au passage des travaux de construction du pipeline sur leurs terres. Face à cette opposition, Shell fait appel à la force de répression étatique et 5 habitants de Rossport sont condamnés en 2005 à 94 jours de prison pour avoir tenter de bloquer les travaux. Or, loin d'arrêter la contestation, cette condamnation provoque au contraire une énorme vague de protestation et de solidarité à travers toute l'Irlande, qui débouche sur la création d'une structure unitaire et souple de lutte, réunissant habitants locaux et soutiens, qui prend le nom de Shell to sea. Cette organisation mène depuis une résistance active et non-violente au projet de Shell, en appuyant ses critiques sur 3 points :

- Tout d'abord, le projet de Shell est un non-sens d'un point de vue écologique, car il consiste à construire d'énormes infrastructures industrielles en plein milieu d'une zone naturelle classée, reconnu comme un sanctuaire de la biodiversité et qui sert de lieu de reproduction à de nombreuses espèces de poissons et de dauphins. La baie de Broadhaven compte aussi certaines des plus belles plages d'Irlande et des côtes pour l'instant protégé du bétonnage. De plus, le pipeline doit passer à quelques centaines de mètres du lac de Carrowmore, qui sert de réservoir d'eau potable pour les 10 000 habitants de la région. Or, lorsque l'on sait que la zone de construction de ce pipeline et de la raffinerie est une zone marécageuse instable, on peut facilement se rendre compte qu'il y a un risque réel d'accident industriel dans le futur.

- Ensuite, la construction du pipeline va totalement bouleverser la vie des communautés locales d'Erris et de Rossport, qui sont de petites communautés d'agriculteurs et de pêcheurs, mais qui sont aussi dans une zone de Gaeltacht, c'est-à-dire une zone où l'usage du gaélique, la langue irlandaise, a été préservé par rapport à l'anglais. La construction du pipeline impliquant la confiscation des terres de nombreux habitants et le changement des zones de pêches traditionnelles, c'est la survie à terme de ces communautés qui est posée.

- Enfin, la "république d'Irlande" (2), plutôt que d'exploiter elle-même ce gisement, a préféré en faire cadeau à Shell pour un prix d'ami. En effet, fidèle à sa ligne ultra-libérale qui consiste à attirer des investisseurs étrangers grâce à une fiscalité avantageuse, l'état libre des 26 comtés a diminué son taux d'impôts sur les sociétés pétrolières et gazières de 50 à 25% et supprimé les royalties, tout en leur accordant en plus la possibilité de déduire 100% de leurs coûts du montant de leurs impôts. Autant dire que le gouvernement des 26 comtés est avant tout là pour permettre aux multinationales de faire encore plus de profits. Pendant ce temps, les travailleurs irlandais doivent faire face à la hausse du coût des énergies, tout en se voyant interdit de profiter de l'exploitation de leurs ressources naturelles.

Face à cela, Shell to sea propose d'abord l'abandon des travaux dans la baie de Broadhaven, au profit d'une exploitation du gaz en mer, comme cela se fait ailleurs en Irlande. Ensuite, Shell to sea réclame que les ressources énergétiques irlandaises soient gérées par le peuple irlandais et au service du peuple irlandais. Même si tous les membres de Shell to sea et les organisations qui soutiennent cette lutte ne sont pas forcément d'accord sur ce que doit signifier cette revendication, beaucoup défendent la collectivisation ou la nationalisation de l'exploitation du gaz irlandais, rompant ainsi clairement avec la logique capitaliste sur ce point.

Pour obtenir la satisfaction de ces revendications, Shell to sea mène depuis 4 ans une intense lutte, aussi bien localement que nationalement.

Localement, les habitants, appuyés par les soutiens qui ont créé un camp de solidarité afin d'héberger les gens et de disposer d'un lieu de coordination et de débats, multiplient les actions pour bloquer les travaux, que ce soit sur terre ou en mer, avec des piquets aux grilles du chantier (3), des sit-in devant les engins de travaux ou des abordages des bateaux qui doivent poser le pipeline.

Dans le reste de l'Irlande, les comités locaux de Shell to sea, en plus des débats et des manifestations, mènent des opérations de blocage des stations services Shell et du siège dublinois de la compagnie, afin d'essayer de lui faire perdre de l'argent. C'est par conséquent une mobilisation très importante, qui réunit de nombreuses personnes et différentes organisations politiques et syndicales, dont les militants libertaires et anarcho-syndicalistes de Workers Solidarity Movement et d'Organise.

Dans le même temps, Shell to sea sait très bien que sa lutte est semblable à celles que mènent un peu partout sur la planète les travailleurs et les peuples contre le pillage des ressources naturelles par le capitalisme. Ce qui est particulièrement vrai dans le cas d'une compagnie comme Shell, qui ne recule devant rien pour augmenter ces profits. Shell a ainsi été l'un des principaux soutiens du régime d'apartheid en Afrique du Sud et a plongé dans la misère et le désastre écologique les populations du delta du Niger, au Nigeria, provoquant un soulèvement de celles-ci, réprimé dans le sang par les autorités nigérianes. On se souvient en particulier de la pendaison en 1995 par l'état nigérian de 9 activistes locaux qui s'opposaient à Shell, dont l'écrivain Ken Saro-Wiwa. Inscrivant sa lutte dans une perspective internationale, Shell to sea a donc pris contact avec les victimes nigérianes de Shell et a organisé un hommage à Ken Saro-Wiwa. De même, des liens ont été créé avec les militants boliviens qui ont animé la "guerre du gaz" en 2005 contre le bradage des ressources naturelles boliviennes. Enfin, des actions communes ont été menées en Norvège avec des syndicats et des associations écologistes pour faire pression sur la société Statoil.

Mais si cette lutte dure depuis des années, elle a pris au début du mois de septembre 2008 un tour plus dramatique. En effet, Shell, décidé à accélérer les travaux, a lancé la pose effective du pipeline, avec l'appui du gouvernement des 26 comtés, qui réunit le parti de centre-droit Fianna Fail et les Verts (4). Cela a entraîné en réaction une accélération de la mobilisation de Shell to sea, qui multiplie les actions, et même 11 jours de grève de la faim de la part d'une enseignante de la communauté d'Erris. Celle-ci, Maura Harrington n'a cessé sa grève de la faim que lorsque le bateau devant poser le pipeline a quitté (provisoirement ?) les eaux territoriales irlandaises. La lutte est donc à un tournant. Soit elle parvient à bloquer les travaux et elle peut espérer gagner sur la localisation de l'exploitation du gaz, soit il sera beaucoup plus dur de vaincre Shell.

C'est donc maintenant que notre solidarité et notre soutien sont importants. Car, ne nous y trompons pas, cette lutte est aussi la nôtre. Elle pose la question du refus du saccage de la planète par le capitalisme, elle pose la question de la propriété et de la gestion des ressources naturelles, elle pose la question du droit des communautés locales a décidé démocratiquement de leur avenir. Et cela alors que le peuple irlandais des 26 comtés vient de rejeter par référendum au mois de juin le traité européen libéral de Lisbonne. Vote dans lequel ce qui se passe dans le comté de Mayo a bien sûr eu un fort impact.

C'est pourquoi nous devons construire un soutien à cette lutte. Car si la devise de la milice ouvrière de l'Irish Citizen Army (5), "la terre, la mer et l'air d'Irlande au peuple d'Irlande", est plus que jamais d'actualité, le problème se pose aussi à l'échelle mondiale. Puisque l'exploitation capitaliste est internationale, il faut que la résistance le soit aussi.

Ná géill slí, Shell chun sáile !

Liam Behan.

Solidarité Irlande Paris.

solidarite.irlande live.fr

(1) Pas de reddition, Shell à la mer.

(2) En réalité l'état libre des 26 comtés, car les 6 comtés irlandais du nord-est sont encore occupés par l'impérialisme britannique.

(3) L'entrée du chantier de Shell a été bloquée par des piquets quotidiens pendant 18 mois en 2005-2006, avant d'être réouverte de force par 200 gardai (policiers irlandais) en novembre 2006.

(4) Comme quoi, les verts irlandais sont tout autant capables que les verts français d'oublier leurs promesses écologiques lorsqu'ils arrivent au pouvoir.

(5) L'ICA fut fondé en octobre 1913 lors de la grève générale de Dublin par les syndicalistes révolutionnaires Jim Larkin et James Connolly pour protéger les grévistes. Elle prendra ensuite part à l'insurrection indépendantiste de Pâques 1916.

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