Secrétariat international de la CNT

Antilles en lutte : interview d’un sympathisant de la CNT

Publié le dimanche 15 février 2009

Marcel réside à la Martinique et est sympathisant de la CNT. Il revient sur le mouvement actuel aux Antilles et sur les raisons de la colère des populations de la Martinique et de la Guadeloupe.

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Quelle est la situation sociale dans les Antilles "françaises" ?

Le taux de chômage officiel est de 22% en Martinique. 8% de la population est au RMI.
Le secteur industriel est très limité dans les Antilles à cause des habitudes venues
de la politique coloniale. Il s'est agi - et il s'agit encore - d'acheter tous les
produits « finis » à la métropole et de ne produire sur place que des matières
premières, en l'occurrence la canne à sucre et quelques cultures fruitières.

Le seul secteur industriel accepté est la fabrication du rhum .
Après avoir été longtemps propriétaires terriens, et véritables propriétaires des
Antilles, les békés - descendants des planteurs français blancs arrivés au XVIIe et
XVIIIe siècle - se sont aujourd'hui reconvertis essentiellement dans la grande
distribution (supermarchés et ventes d'automobiles)
Une remarque cependant : le travail industriel et son organisation, néanmoins, sont
nés aux Antilles avant de voir le jour en Grande-Bretagne. En effet, le sucre, dont
le royaume de France se trouvait le premier producteur du monde au XVIIIe siècle,
avait entraîné des investissements considérables pour l'époque aux Antilles mêmes.
Lesquels ? Les meules et rouages, la mécanique la plus moderne de l'époque étaient
ainsi exportés, avec du personnel qualifié venant d‘abord d'Europe - jamais
suffisant en nombre : il fallut faire former des esclaves en métropole.

L'organisation du travail était basée sur une division qui rappelle le travail en
atelier du XIXe et du XXe siècle en Europe. Mais, comme d'ailleurs en Angleterre, il
n'était pas facile de recruter le personnel nombreux nécessaire, la solution la plus
efficace et la plus cynique revenait donc à aller capturer des esclaves et à les
transporter jusque dans les Caraïbes. Dans l'exploitation, le sang et l'horreur,
s'est formé là un creuset, un carrefour entre l'Europe, l'Afrique et l'Amérique.

Qu'est ce qui a mis le feu aux poudres ?

Il y a naturellement une accumulation de ressentiment contre les Blancs, même si on
sait faire la part des choses. Le racisme anti-blanc est peu de chose à côté de ce
que doivent supporter les noirs en métropole.

Ce qui est vrai, par exemple, c'est qu'une entreprise, à qualification égale, entre
un noir et un blanc - souvent même si le blanc a moins de qualifications - choisit
généralement le Blanc. Même chose pour l'avancement de carrière ; comme par hasard le
Blanc grimpera plus vite les échelons que son collègue noir.

Mais actuellement ce qui a mis le feu aux poudres c'est simplement le coût de la vie
dans un pays où la moyenne des salaires est bien inférieure à ce qu'elle est en
France et où les prix des denrées essentielles sont souvent trois fois plus chers
qu'en métropole.

Quels sont les précédents en termes de luttes aux Antilles ?

Avant guerre le grand évènement social survient avec l'assassinat d'André Aliker, le
rédacteur du journal communiste « Justice » qui dénonçait la corruption et les
exactions des békés. Ses funérailles, en 1935, amèneront une foule immense tout le
long du cortège. Quelques mois plus tard, à la faveur du Front Populaire, le premier
syndicat est créé, la CGTM.

C'est de cette époque là que date les premières lois du
Travail en Martinique, pas souvent appliquées.

On se bornera ici - la liste serait longue ! -, évoquant les cinquante dernières
années en Martinique, à rappeler, les grèves et les émeutes de 1959, où les forces
de l'ordre feront acte d'une violence inouïe ouvrant le feu sur les manifestants. Ce
qui amènera le conseil municipal de Fort-de-France - dont le maire était Aimé
Césaire depuis 1945 - à évoquer la sécession d'avec la métropole.
Enfin on évoquera ici la répression de la grève des ouvriers de la bananes de
février 1974, où, d'hélicoptères,les CRS tirèrent sans sommation à la mitrailleuse
sur les manifestants. Il y eut plusieurs morts et blessés. Le chanteur Kolo Bart
évoque aujourd'hui avec talent ce dramatique évènement dont on vient de commémorer
les 25 ans.

Quel est le panorama syndical à la Martinique ?

Il y a, comme en métropole, une multitude de confédérations. Mais elles sont en
général spécifiques à la Martinique. En Guadeloupe c'est un peu différent.

CGTM : Confédération Générale du Travail Martiniquaise, influencé au départ par les
communistes.

CSTM : Confédération Syndical des Travailleurs Martiniquais. Pulvar en était un
militant très actif.

CDMT : Confédération Démocratique Martiniquaise du Travail. Scission de la CFDT Son
leader est à la IVe Internationale (trotskyste - LCR). Met en avant la gestion
directe par les travailleurs eux-mêmes. Veut organiser un congrès des travailleurs
pour proposer un autre type de société.

UGTM : Union Générale des Travailleurs de Martinique. Indépendantiste,
anti-colonialiste. En essor, même s'il n'est pas au même niveau que l'UGTG de
Guadeloupe qui est devenu là-bas, semble t-il, la première force syndicale.

FO : même syndicat, rattaché à la métropole.

FEN-UNSA : le plus gros syndicat de l'enseignement (sauf dans le secondaire). Très
cogestionnaire.

FSU : minoritaire, sauf dans le secondaire avec le SNES.

CFDT : très minoritaire

SUD-PTT : très minoritaire


Comment s'organise le mouvement populaire en Martinique ?

Il y a les CNCP, comités de base de quartier, nationalistes et anti-colonialistes
très proche du MIM dont le leader, Alfred MARIE-JEANNE est président du Conseil
Régional.

Les syndicats quelque soit leur étiquette apparaissent relativement plus puissants
qu'en métropole. Et leur unité, dans l'action, se fait spontanément. Ce qui amène
vite une action de masse et une cohésion.

Quel est en particulier le poids du syndicalisme indépendantiste ? La
spécificité de ses revendications ?

Il a tendance à s'affirmer de plus en plus. Surtout à la Guadeloupe où l'UGTG a
recueilli 51% des suffrages aux élections prudhommales. Ses méthodes sont radicales,
rappelant celles du syndicalisme nord-américain. Il ne fait pas bon s'opposer à la
grève quand ils l'ont déclenché. Les commerçants et les patrons qui n'obéissent pas
à ses consignes le paient cher. Et en général on obtempère toujours aux consignes de
l'UGTG. A chaque grève ils incitent fermement les salariés qui ne sont pas encore
affiliés à prendre la carte .

L'UGTG, comme l'UGTM, mettent la culture et l'identité créole en avant, la lutte
contre le colonialisme et les békés. Ils veulent développer une polyculture
permettant d'atteindre l'auto-suffisance. Même chose pour l'industrie : créer sur
place ce qu'il nous manque.


Propos recueillis par Jérémie, SI de la CNT.

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