Soutien a Christine, bergère incarcérée

jeudi 11 juin 2015
par  fanny01

Dans l’engrenage carcéral

Condamnée à deux mois de prison pour simple outrage, Christine, bergère de 44 ans, n’est pas ressortie depuis deux ans. En cause, sa révolte contre l’administration pénitentiaire.

« Avez-vous mordu ce surveillant ? » « Oui. » Dans la salle d’audience du tribunal de Paris, Christine R. se tient droite, cherche à peine ses mots. La quarantaine, solidement bâtie, crinière bouclée en bataille, elle assume ses actes. Elle ne s’excuse pas. Jamais. Elle n’en est pas à son premier procès, et celui-ci n’est pas di différent des précédents. Face à elle, les juges épluchent les multiples pages de son dossier.
Christine n’a ni volé, ni blessé, ni tué. Dans son casier judiciaire, s’alignent les condamnations pour « rébellion, outrage et violence sur personne dépositaire de l’autorité publique ». Le plus souvent, un surveillant de prison. Dix-sept condamnations et, en deux ans d’incarcération, de multiples sanctions disciplinaires. Tout son dossier crie sa haine de l’institution pénitentiaire, qui la tient enfermée depuis le 9 novembre 2012. Le juge hausse les sourcils, se penche en avant. « Qu’est-ce qui vous a menée en prison la première fois ? » Et Christine de répondre « Les premiers qui m’ont mis les menottes, ce n’est pas la police, c’est la pénitentiaire. »

Christine est bergère. Elle aime la montagne et son troupeau, pouvoir se déplacer en toute liberté, voir qui elle veut quand elle veut. Elle ne goûte guère ceux qui se mettent en travers de sa route. Quand son compagnon est incarcéré, condamné à une longue peine, elle découvre les contraintes du parloir, la sévérité de l’administration pénitentiaire. En décembre 2004, une altercation avec des surveillants du centre de détention de Valence, pour un parloir promis puis refusé, l’expédie en garde à vue pour la première fois. En comparution immédiate, elle écope de quatre mois de prison pour violence sur personne dépositaire de l’autorité publique et outrage. Deux charges qui reviendront de façon récurrente dans son dossier.

Chaque année qui suit ajoute une nouvelle peine au dossier de Christine. Aux incidents de parloir succèdent ceux des manifestations contre le système carcéral, la loi Loppsi 2 ou le puçage des moutons, et les gardes en vue s’enchaînent. Jusqu’à l’incident de trop, le 8 novembre 2012. Partie voir son compagnon au parloir, elle passe un portail de sécurité. Celui-ci ne sonne pas, mais le surveillant lui demande d’ôter sa veste. Une broutille, peut-être, mais pour Christine, l’ordre résonne comme une manifestation supplémentaire de l’arbitraire d’une institution qu’elle exècre. Elle refuse, arguant que « les familles n’ont pas à se déshabiller sans raison. » Sa résistance l’expédie en garde à vue, puis deux mois en prison pour outrage et rébellion.

Une autorité arbitraire

Les deux mois d’incarcération sont devenus deux années. Christine n’est pas ressortie. Un à un, les sursis accumulés depuis 2004 sont tombés. Et de multiples altercations avec des surveillants ont allongé sa peine.

« En envoyant Christine en prison, on l’a enfermée dans un cercle vicieux. » Lorsque Lionel Perron a rencontré Christine, il travaillait pour l’Observatoire International des Prisons (O.I.P.). Le dossier de la jeune femme à un jour atterri sur son bureau : « Christine fait partie de ces gens qui refusent toute autorité arbitraire, quelle que soit la situation. Et on l’a envoyée en prison, où elle croise des uniformes tous les jours. Alors, bien sûr, elle n’a pas cessé de se révolter. »

Refus de promenade, de séances de sport, fouilles de sac, problèmes de courrier ou remarques déplacée…
En prison, les situations de confrontation sont le quotidien. Et Christine ne fait pas de compromis : « Les matons disent qu’ils ne font que respecter la loi. J’attends donc une honnêteté sans faille de leur part. Quand j’ai été incarcérée, j’ai lu le code du prisonnier et le code pénal. Je regarde toutes les notes de service affichées en détention. Si tout ça est respecté, je ne fais pas d’histoires. Mais c’est rarement le cas. Chaque fois que Christine s’oppose à l’administration pénitentiaire, sa réforme est fondée, confirme Anne Chereul, de l’O.I.P. Elle n’a pas de vénération particulière pour le droit, mais elle ne supporte pas que cette autorité qui l’enferme au nom de la loi ne respecte pas ses propres règles. Elle retourne donc l’arme légale contre l’institution et la place face à ses contradictions. »

Du fait, Christine ne laisse rien passer. Qu’il s’agisse d’un manquement grave à ses droits ou d’une bagatelle, qu’elle soit elle-même concernée ou que l’une de ses codétenues soit visée, elle réagit avec la même ardeur et en retour essuie les sanctions. Christine a ainsi passé la moitié de ces deux dernières années en quartier disciplinaire ou à l’isolement, et subi neufs transferts d’établissement. Une à une, elle perd ses remises de peine. Certaines confrontations dérapent/ Insultes, affrontements physiques… A deux reprises, des surveillants portent plainte, entraînant de nouvelles condamnations. En deux ans, Christine a ainsi accumulé plus d’une année d’incarcération supplémentaire.

Une spirale dont les proches de la détenue craignent qu’elle ne sorte pas. « J’admire ma fille, elle a une force de caractère incroyable et se bat pour ce en quoi elle croit. Mais j’aimerais parfois qu’elle s’éparpille moins dans ses causes. Elle réagit sur tout, et certains détails ne valent peut-être pas le prix à payer », dit sa mère qui, depuis deux ans, se déplace avec son époux à travers la France pour voir sa fille au parloir. Elle raconte sa peur pour elle, la crainte des entrevues refusées à la dernière minute pour raisons de transfert ou de sanction disciplinaire, et l’angoisse d’un engrenage sans fin. « Nous sommes dans un processus infernal où la prison originelle génère de la prison supplémentaire, explique son père. Nous n’approuvons pas toujours les modes d’action de Christine, mais a-t-elle le choix ? ».

Se battre pour exister
« Ce qui est difficile à comprendre de l’extérieur, c’est que se battre peut-être un moyen de continuer à exister en prison. Refuser de baisser la tête permet de lutter contre la peur de prendre la couleur des murs. », souligne Anne Chereul. Lutter contre le système, le dénoncer, Christine en a fait son quotidien. « Oui, je suis une militante anti-carcérale, je le revendique. Et j’essaie, à mon niveau, de transmettre des infos de l’intérieur. » De sa cellule, elle expédie des lettres à ses amis, qui en publie ensuite des extraits sur le Web, par le biais de sites libertaires. A ses procès, elle croise des militants venus soutenir celle qu’ils considèrent comme une égérie. « Dans certains milieux, on me connait. Ca ne m’amuse pas. On est 68 000 enfermés, je préférerais qu’on soit 68 0000 connus. »

Mais, en prison, la rébellion de Christine rencontre peu d’échos. « J’ai un mode de fonctionnement qui diverge de la norme. Pas mal de matons m’ont dit qu’ils n’avaient jamais vu quelqu’un comme moi. Et mes codétenues, pour la plupart, ne comprennent pas. Quand je m’emporte, il y a des filles qui me disent : « Mais calme-oi ! C’est pas si grave ! » Pourquoi suis-je la seule que le comportement de la pénitentiaire énerve autant ? »

Certaines détenues répondent qu’autre chose les attend dehors et qu’elles n’ont pas de temps à perdre avec ça. D’autres que l’institution est comme ça et ne changera malheureusement pas. Et il y a celles qui avalent des cachets, pour tenir. Christine, elle, n’en veut pas. « C’est une forte tête, qui sait rester debout avec dignité et se place sur un pied d’égalité avec les juges et les gardiens. Et ça, la justice et l’administration ne le supportent pas », soupire son avocat.

Christine est désormais au centre pénitentiaire de Poitiers. Les moutons sont loin. « Elle n’a pas sa place là-bas, insiste son amie Myriam, bergère elle aussi. Elle n’est pas un danger pour la société. Et plus le temps passe, plus la prison l’enferme dans sa lutte. » « Mais, pour sortir, insistait la procureure lors du dernier procès, il faudrait faire des preuves, montrer que l’on a compris. » Pour Christine, cela signifierait se taire, baisser les bras. Se rendre à l’arbitraire d’une institution qui lui fait subir une injustice qu’elle ne supporte pas.

Lena Bjurström, Politis, Février 2015

LISTE DE REVENDICATIONS DES PRISONNIÈRES DE LA MAISON D’ARRÊT DES FEMMES DU CENTRE PÉNITENTIAIRE DE POITIERS-VIVONNE
Comme ailleurs, nous voulons :
 Des payes correctes, tant aux ateliers qu’au service général
 La suppression des QI et des régimes différenciés au CD
 Les portes ouvertes en MA et/ou le téléphone en cellule
 La mise en place systématique des aménagements de peine sans délais et des transferts en CD dès la condamnation
 La facilitation du téléphone, des parloirs et des UVF avec nos proches, enfermés ou non
 La fin des fouilles systématiques et/ou punitives
 Les repas appétissants : marre de manger du plastique !
Localement, nous demandons :
 Des conditions dignes à la nursery : arrêt des réveils nocturnes, une cour avec de l’herbe, des temps de socialisation pour la maman…
 L’accès à l’école pour toutes : fin des refus avec la fausse excuse de la mixité
 La télé à 8 euros par mois : alignement sur la loi, comme dans les prisons publiques (18 euros ici pour Eurest)
 La fin de l’interdiction des apports aux parloirs (livres, disques, produits d’hygiène…) : on n’est pas là pour enrichir les cantines privées
 L’ouverture d’une salle de convivialité : elle doit être systématique quand la météo est mauvaise car il n’y a pas de préau dans la cour
 Plus d’activités : actuellement, il n’y a que « bricolages en papier » et « fitness », 2h. par semaine
 L’accès au terrain de foot : seuls les hommes y ont droit
 La gratuité du courrier interne : on doit timbrer les lettres pour le quartier hommes
(Ces demandes sont toutes réalisables dans l’état actuel de la législation)
Le procès du 28 avril a été reporté.
Des informations plus précises sont disponibles sur le site de soutien qui lui est entièrement consacré :
http://enfinpisserdanslherbe.noblogs.org/
N’hésitez pas non plus à écrire à Christine si vous le souhaitez, même si son adresse change régulièrement , cause des transferts, elle est tenue à jour sur le blog.
Christine Ribailly M.A. / Q. F. BP. 2169 – 88 060 EPINAL

La prison ça coûte cher à celles et ceux qui la subissent, si vous souhaitez la soutenir financièrement écrivez nous à cette adresse : christinecontact@riseup.net et plus généralement toute initiative de solidarité est la bienvenue.

En procès pour avoir mordu un surveillant

Fin 2013, Christine est convoquée par le chef de la détention du centre pénitentiaire de Réau. Elle s’insurge contre la fermeture d’une « salle de convivialité », seul espace où elle peut passer du temps avec ses codétenues. L’entretien dégénère. Selon le surveillant, qui a porté plainte, Christine a mordu le doigt qu’il agitait sous son nez. Elle ne nie pas, mais précise qu’elle était tenue par trois surveillants, et qu’elle a été ensuite frappée à plusieurs reprises. Lors du procès de cette affaire à Melun, elle est condamnée à un mois de prison ferme et 200 euros de dommages et intérêts. Le parquet fait appel, selon le procureur la peine est trop légère. Il demande un an ferme. Le 26 septembre dernier, l’affaire a été examinée par la cour d’appel de Paris, et la peine commuée en 140h de travaux d’intérêt général. Un arbitrage qui prend le contrepied des précédentes décisions de justice auxquelles Christine a été confrontée, et qui pourrait jouer en sa faveur pour une demande de liberté conditionnelle.
Voir aussi le site du journal anti-carcéral L’Envolée : http://lenvolee.net/. Celui de l’OIP : http://www.oip.org Voir tous les articles sur Rebellyon : Christine.

Flyer : Infokiosk Bokal


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