Des petits paysans à la CNT

mardi 17 mai 2016
par  webmaster

INTRODUCTION

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Depuis la création de plusieurs syndicats de travailleurs de la terre adhérents à la CNT, il nous est souvent posé la question suivante : Où est la nécessité pour la CNT de syndiquer de petits agriculteurs (non employeurs) ?

La réponse en est simple et découle d’un double constat évident :

1) Il y a nécessité et urgence, pour l’ensemble de la société, de rompre avec les valeurs dominantes : capitalisme, étatisme, industrialisation et d’organiser la reconquête de leur autonomie par les individus et les collectivités humaines.

2) Aucune organisation, implantée en milieu agricole en France, ne propose cette rupture et cet objectif.

Cette brochure a donc pour but de démontrer la réalité de ce constat et d’en faire l’analyse la plus complète possible. Elle tente de définir le rôle indispensable que peuvent jouer les anarcho-syndicalistes travaillant dans le secteur agricole et environnemental dans la réalisation du projet de société de la CNT.

L’histoire riche de l’anarcho-syndicalisme, et notamment en Espagne au début du XX ième siècle, démontre, si besoin en était, qu’il est possible et même indispensable d’être présent dans le monde paysan.

Les profonds changements de l’agriculture mondiale au cours des cinquante dernières années ne font qu’accentuer cette nécessité. En France, la disparition de la paysannerie, avec ses conséquences comme la désertification de certaines parties du territoire et l’extension des friches qui en découle, la disparition des savoir-faire, la confiscation du foncier par l’industrie agricole et touristique...rendent indispensables la reconquête par le plus grand nombre de la production agricole.
Car c’est bien de cela qu’il est question : organiser cette reconquête et la défense de tous ceux qui sur des bases anacho- syndicalistes veulent résister à l’industrialisation de tous les secteurs de la vie. C’est en tout cas la tâche que les premiers adhérents de nos syndicats se sont donnés.
Précisons de suite que nous ne nous plaçons pas, bien sûr, dans une démarche d’idéalisation des sociétés paysannes. Nous savons trop le carcan quelles pouvaient être pour les individus. Loin de nous l’idée de revenir vers un supposé « âge d’or ». Mais nous savons aussi que pour vivre différemment aujourd’hui et, de surcroît, construire un autre futur, ce passé préindustriel est un repère indispensable.
Sa connaissance nous permet de comprendre quand et comment l’humanisation s’est interrompue, où et quand le juste désir d’émancipation, de progrès, s’est mué en une aliénation technologique, un enfer techno- scientiste.
Mais la FTTE, est aussi là pour syndiquer les salariés travaillant dans des entreprises d’espaces verts, chez des agriculteurs, dans des entreprises forestières, les jardiniers, les travailleurs des décheteries, du ministère de l’environnement et de l’agriculture, des salariés employés dans des associations pour la défense de l’environnement et bien d’autres encore.
Les syndicats de la FTTE, effectuent évidemment tout travail d’information et de défense juridique des salariés, comme tous syndicats de la CNT. Ils se donnent aussi pour rôle de susciter à l’intérieur même de la Confédération le débat nécessaire sur les impasses écologiques de la société capitaliste et industrielle.
Rappelons que la CNT est la seule confédération syndicale à être officiellement antinucléaire et écologiste (motion du congrès de 1996). Au delà des dangers pour la santé humaine, ce positionnement antinucléaire ou anti OGM est motivé par le fait que ces techniques centralisées et aux effets irréversibles, sont incompatibles avec une société fédéraliste et libertaire telle que nous la désirons.
Se battre contre ces techniques, retrouver une autonomie individuelle et collective, sont donc des préalables à toute démarche véritablement révolutionnaire et émancipatrice.

LA NÉCESSITÉ DE ROMPRE

Où sont les paysans ?

Pour comprendre la situation actuelle, il faut déjà oser faire le constat que la paysannerie a disparu en Europe, en Amérique du nord, comme dans tous les pays dits industrialisés.
Dans le reste du Monde, là où elle subsiste, elle est en train de subir à un rythme accéléré les modifications structurelles que la paysannerie française, notamment, a connu lors des 100 dernières années.
Ce type de société tirait son originalité de sa logique autonomisante : autosubsistance alimentaire, autonomie technique (non spécialisation des tâches et maîtrise de l’outil de production), autonomie de la collectivité locale, et ce quelque soit sa forme d’organisation sociale (familiale, villageoise, collective).
Constater la disparition de ce type d’organisation sociale et économique a l’avantage de clarifier la situation actuelle, et d’éviter les chausse-trappes de la dialectique marchande qui, dans ce domaine aussi, brouillent notre perception de la réalité.
Par exemple, la résurgence du terme de paysan cache toute une imagerie commerciale mise en scène par les écomusées et les foires aux produits du
terroir... et qui face au désastre provoqué par l’agriculture industrielle sert à un relookage syndical généralisé des plus suspects.
C’est le modèle industriel, dit « productiviste » qui domine la production alimentaire ; ce modèle est aujourd’hui dénoncé pour ses effets économiques, sociologiques et écologiques par une fraction de plus en plus importante de la population européenne.

Il ne subsiste au mieux dans nos pays industrialisés qu’une forme artisanale de production agricole dans laquelle l’autosubsistance,
n’est plus le but. Une agriculture artisanale qui comme sa soeur industrielle a perdu toute autonomie, étant placée, souvent de son plein gré, sous la dépendance des Etats, par toute une série de normes ( sanitaires, économiques, commerciales, idéologiques...) et tout un panel de subventions ou d’aides diverses.
Etatisation, marchandisation capitaliste et industrualisation touchent désormais tous les modes d’organisation humaine et tous les secteurs de production, les activités rurales y compris.
Le clivage traditionnel entre milieu rural et milieu urbain n’existe plus. Les ruraux, comme les citadins, ont accès au mode de vie industriel (consommation de masse : alimentation, loisirs, culture). La campagne s’artificialise et devient pour tous un espace pour les loisirs (sport, chasse, randonnée, tourisme...)
Tel sont les faits, et tel est l’état de l’agriculture, de ses travailleurs et de nos campagnes.

L’impasse écologique et sociale

Cette industrialisation généralisée de la planète, a considérablement restreint et appauvri le champ du vivant. En agriculture la « modernisation » entamée en Europe dans les années soixante a conduit à une destruction formidable du milieu naturel.
L’utilisation des engrais, des pesticides et de l’irrigation a appauvri et pollué les sols, pollué les rivières et les nappes phréatiques, pollué l’air ; la sélection des espèces animales ou végétales les plus productives a entraîné une diminution considérable de la diversité biologique ; les manipulations génétiques modifient irrémédiablement les espèces cultivées ou élevées... bref plus rien n’est épargné et la fuite en avant du techno-scientisme se poursuit.
Il faut bien en convenir, aucune tentative pour s’opposer à cette marche forcée n’a pû dépasser le stade du simple voeu pieu.
L’agriculture biologique, qui fut, un temps, pour certains, l’espoir d’empêcher la catastrophe, vient de se faire rattraper par la logique capitaliste, via le label AB, et ne sera plus demain que le mirage sécuritaire et illusoire des classes privilégiées.
Les producteurs bio eux-mêmes, pour résister économiquement, n’ont plus qu’une issue, celle d’augmenter leur production, et par conséquent d’abandonner leurs exigences qualitatives .
Mais le petit nuage, d’où producteurs et consommateurs bio verraient la masse s’empoisonner avec fatalisme, n’existe pas. Nous sommes tous embarqués dans la même galère.
On le sait, depuis cent cinquante ans, avec la propriété privée des moyens de production et le salariat, le capitalisme a déclaré la guerre à la société humaine. Avec l’industrialisation, et le scientisme qui l’accompagne, il a considérablement détruit le milieu naturel (pollutions irréversibles, modifications durables du climat...). Avec la manipulation génétique, il poursuit son œuvre de destruction de l’humanité et ambitionne la maîtrise même du vivant.
Les biotechnologies sont la dernière frontière du capitalisme. Il aura, avec leur acceptation sociale, tout subordonner à sa logique marchande.
L’agriculture industrielle, aidée par la recherche agronomique et l’industrie chimique, a conduit l’humanité dans une impasseécologique.
De plus le système industriel, au fur et à mesure de son extension sur le territoire et dans nos esprits, non seulement nous conduit dans des impasses mais nous interdit de trouver des solutions ailleurs que dans sa technologie. Détruire les cultures vivrières c’est non seulement affamer des populations mais aussi les obliger à adopter des modes de productions industrielles, comme les OGM, pour répondre à l’augmentation démographique.
La concentration des populations et leur paupérisation qui accompagnent cette industrialisation nous conduisent tout aussi sûrement dans une impasse sociale.
Aujourd’hui tout cela ne fait plus débat. Seule demeure l’opposition entre ceux qui, devant la catastrophe écologique et sociale demandent toujours plus de technique et de contrôle et ceux qui veulent rompre avec cette logique suicidaire.
Le système dominant, que nous subissons, ne nous laisse comme alternative que la soumission ou la rupture radicale. Les catastrophes écologiques et l’épuisement des resources nous mènent soit au chaos, soit à un système totalitaire d’un type nouveau, soit à construire au quotidien une alternative.
Le syndicalisme révolutionnaire est un des éléments les plus importants de cette construction. Il peut par son histoire nous permettre de revenir à la racine, retrouver le fil perdu de ce qui fait l’humanité.

Reconquérir notre autonomie

La production de l’alimentation est, dans toute société, à la base de toute organisation économique et sociale. Ne pas maîtriser cette production, que ce soit pour un individu ou pour une collectivité humaine, c’est accepter d’être dépendant de celui qui vous nourrit..
C’est par la confiscation de la terre, par la propriété privée ou étatique, et la concentration qui l’accompagne, que cette dépendance, base de notre domestication, est possible.
Cette perte d’autonomie initiale conditionne toutes les autres formes de soumission : du salariat aux technologies les plus criminelles, en passant par celle à l’autorité de l’Etat.
Comment imaginer construire une société nouvelle, autogestionnaire, égalitaire et libertaire, sans entamer la reconquête individuelle et collective de cette autonomie ?
Une telle société ne peut se concevoir qu’avec un secteur agricole non intensif, c’est à dire avec de nombreux agriculteurs et un changement global de notre relation au milieu vivant.
Cette réappropriation dépasse bien sûr largement le milieu rural, mais est conditionnée aussi par la reconquête de territoires agricoles (y compris en ville), par la revitalisation de pratiques agronomiques respectueuses du milieu et autonomisantés, par la mise en pratique d’organisations sociales désaliénantes.
Il faut donc favoriser l’installation de « nouveaux paysans » pour, dans un premier temps, au moins, constituer partout où cela est possible, c’est à dire quasiment partout, des foyers de résistance pratique à la dépossession, et de ces bases, permettre la reconquête.
Au vu du rapport de force actuel et dans le monde déshumanisé que nous ont construit la techno-science et les marchands, toute initiative qui permet de retrouver les savoir-faire agronomiques, et des formes d’organisations collectives socialisantes et autonomi santés, sont des victoires décisives dans la guerre que nous menons au capitalisme
Voilà la tâche essentielle que nous devons nous donner. Elle s’intégre totalement dans le combat général de tous les travailleurs pour leur émancipation.
Mais lorsque l’on est travailleur de la terre, ou tout simplement des ruraux, engagés dans cette démarche et que l’on a conscience que cette rupture radicale s’impose, on est en demeure de se poser les questions qui en découlent.
Existe-t-il déjà un outil syndical ou associatif adapté à cet objectif ?

LES SYNDICATS AGRICOLES

En France :

Créée en 1946, la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles) est la plus grosse organisation agricole, elle est subdivisée en FDSEA (départements) et FRSEA (régions). Elle dirige la quasi totalité des Chambres d’Agriculture et est à la tête d’une multitude d’associations ou syndicats spécialisés qui maillent de façon très serrée tout le secteur agricole.
Elle est issue en droite ligne du Corporatisme paysan de Vichy. Elle cogère, avec son prolongement le CNJA (Centre National des Jeunes Agriculteurs [1956]), les politiques agricoles nationales et européennes.
Jusque dans les années 80 elle revendiquait la représentation de tous les agriculteurs, mais au gré de l’exclusion de ses courants contestataires elle représente de plus en plus clairement la droite dans toute son évolution historique. Nationaliste, elle s’est convertie au libéralisme.
Elle a longtemps dû contenir une contestation interne avec la JAC (Jeunesses Agricoles Chrétiennes).
En 1959 s’est créé le MODEF (Mouvement de Défense des Exploitants Familiaux) proche du parti communiste et dont la perte d’influence est proportionnelle à celle du parti.
L’évolution libérale de la FNSEA entraîna en 1969 la création de la FFA (Fédération Française de L’Agriculture) de tradition « agrarienne » elle est l’héritière des organisations d’extrême droite comme les « Chemises vertes » des années 20.
A la fin des années 60, une fraction de la FNSEA (Ouest) s’oriente vers une vision plus sociale de la politique agricole. Cette « gauche » paysanne se divisera sur la stratégie à adopter : ceux qui voulaient mener la contestation au sein de la FNSEA et ceux qui prônaient une rupture plus nette et qui fondèrent les Travailleurs Paysans dans les années 70.
En 1981 se crée la CNSTP (Confédération Nationale des Syndicats de Travailleurs Paysans).
En 1982 une partie des dissidents internes de la FNSEA et du CNJA crée la FNSP (Fédération Nationale des Syndicats Paysans)
En 1987 FNSP et CNSTP se regroupent et créent la
Confédération Paysanne qui sera jusqu’en 1991 la seule force conséquente à contester le monopole syndical de la FNSEA.
L’adhésion de la FNSEA à la nouvelle PAC (1992) et aux accords du GATT (organisme qui a précédé l’OMC), avec pour conséquences les diminutions des aides, les jachères, les baisses de prix, entraîna la création de la Coordination Rurale. Dans un premier temps, conglomérat de dissidents FNSEA, de structures départementales de la Confédération Paysanne, du MODEF et de la FF A, la Coordination Rurale choisit en 1994 d’absorber cette dernière et d’en adopter les statuts, rejetant de fait les autres composantes.
Cette Coordination, désormais représentative au niveau national, est dirigée par des petits céréaliers du sud-ouest, sacrifiés par le lobby céréalier du nord.
Très médiatisée dans la fin des années 90 elle cristallise le mécontentement de la petite et moyenne agriculture. Jusque là difficile à cerner idéologiquement, elle est désormais clairement ancrée à l’extrême droite (Front national, De Villiers, CEDCA (Confédération Européenne de Défense des Commerçants et Artisans).
Pour résumer on peut dire que les agriculteurs organisés, sont désormais répartis en trois visions différentes :
- Une FNSEA qui défend une approche productiviste du rôle de l’agriculteur, voué à la compétition sur le marché mondial, dont le nombre d’actifs ne doit pas dépasser les 200 000 (On recence actuellement 600 000 agriculteurs). Organisée en lobby puissant, elle travaille pour une agriculture concentrée dans les grands bassins de production tant au niveau national qu’international. Tout ceci bien sûr ne l’empêche pas de tenir, pour la galerie, un discours d’aménagement du territoire et de protection de l’environnement. Contestée sur ces sujets par la Confédération Paysanne elle a inventé et défend le concept marketing « d’Agriculture Raisonnée ».
- Une Coordination Rurale repliée sur les valeurs conservatrices et réactionnaires de la paysannerie, prônant un marché national protégé. Moins médiatisée, et peut-être moins active, elle a, aux dernières élections aux Chambres d’Agriculture, conservé son score antérieur.
- Une Confédération Paysanne qui a très légèrement progressé aux dernières élections aux Chambres d’Agriculture. Elle revendique, pour les agriculteurs, la prise en compte, au delà de leur rôle de production, par les pouvoirs publics nationaux et les instances européennes, de leur rôle social (emploi) et environnemental. Elle développe le concept flou "d’Agriculture paysanne".
En marge de ce panel syndical, qui ne syndique que des agriculteurs inscrits à la Mutualité Sociale Agricole, est apparu en 1999 le mouvement Droit Paysan. Fédéré autour d’une Charte il regroupait des individus désireux de s’installer, ou déjà installés, refusant le modèle économique dominant et hors des normes définies par l’Etat et la Communauté Européenne (surface minimum, formation professionnelle, normes sanitaires...).
Cette tentative d’organisation de ces « nouveaux paysans » positionnés sur une recherche d’autonomie) individuelle et collective, mais dans une revendication d’organisation la plus informelle possible, n’a pas résisté à ses contradictions, et n’a jamais pû réellement trancher entre sa tendance libertaire et sa tendance citoyenniste.
La création concomitante par la Confédération Paysanne d’associations « d’insertion », les ADEAR (Association de Développement de l’Emploi Agricole et Rural), destinées aux « hors normes » et l’apparition du mouvement ATTAC ont accéléré sa disparition discrète en 2001.
Reste que les individus concernés par ces installations agricoles hors cadre légal continuent d’occuper le terrain surtout dans le sud où ce mouvement s’était un peu développé (Ariège, Hérault, Aude, Lozère, Gard, Bouches du Rhône, Haute Loire), sans pouvoir véritablement se retrouver dans une organisation syndicale. Dans certains départements du sud ces installations représentent deux tiers des installations en agriculture.
C’est dans ce contexte que s’est constituée au sein de la CNT, en mars 2000, une coordination pour regrouper les travailleurs de la terre et de l’environnement adhérents de syndicats Intrepro (CTTE). Les premiers syndicats spécifques s’étant créés en 2003, la coordination se transforma en Fédération des Travailleurs de la Terre et de l’Environnement - FTTE - le 24 avril 2004.

En Europe :

La CPE (Coordination Paysanne Européenne) , à laquelle adhère la Confédération paysanne, rassemble actuellement 18 organisations de tailles, d’orientations et d’influences diverses. Elle fait un travail de lobbying auprès des institutions européennes..

Dans le Monde :

Via Campesina, dont fait partie la Confédération Paysanne, regroupe environ 70 organisations agricoles, syndicats ou associations, là aussi très hétérogènes. Leur base de revendications est le droit à la terre et la souveraineté alimentaire.

GROS PLAN SUR LA CONFÉDÉRATION PAYSANNE

Création :

C’est bien la destruction de la paysannerie française, entamée après la seconde guerre mondiale et mise en forme par la loi d’orientation agricole (marche forcée vers la « modernisation » de l’agriculture) de 1960, qui caractérise le contexte général dans lequel est née la Confédération Paysanne
A partir de 1981 la gauche qui venait d’accéder au pouvoir, incita les syndicats dissidents de la FNSEA et les syndicats minoritaires à se regrouper afin d’ébranler le monopole syndical de cette fédération inconditionnellement de droite.
Ce regroupement se fit au sein de la Confédération Nationale des Syndicats de Travailleurs Paysans (CNSTP) en 1981 (proche de l’extrême gauche) et la Fédération Nationale des Syndicats Paysans (FNSP) en 1982 (proche du Parti Socialiste).
Cette tentative fût contrée par la FNSEA qui fit défiler 100 000 agriculteurs à Paris en mars 1982. Le ministre de l’Agriculture d’alors était Edith Cresson.
Les deux ministres suivants, Michel Rocard et Henri Nallet abandonnèrent l’idée de remodeler le paysage syndical agricole et poursuivirent la cogestion, de la « modernisation », avec la FNSEA.
En 1986 la droite revint au pouvoir avec comme ministre de l’agriculture un ancien président de la FNSEA, François Guillaume.
La Confédération Paysanne fut créée à la suite des assises paysannes de Bondy en 1987 par la fusion de la CNSTP et de la FNSP.
Elle devint alors une confédération d’opposition, combative, mais dont le but était d’amener les pouvoirs publics à mieux gérer les problèmes agricoles, tiraillée en interne entre ses deux tendances l’une social-démocrate et chrétienne (JAC) désireuse de constituer une FNSEA de gauche, et l’autre gauchiste (Gauche Prolétarienne, Ligue Communiste, OCI... PSU) vite en recherche d’une idéologie de remplacement après l’effondrement du marxisme léninisme.
Après avoir fait des propositions de lois au niveau national elle tenta, dans les années 90, de modifier les différentes PAC (Politiques Agricoles Communes) et fut à la pointe en France de la contestation du GATT (organisme qui précéda l’OMC).
Sa mise à l’écart de la cogestion par les gouvernements successifs jusqu’en 1995 donna du champ à sa fraction minoritaire activiste mais elle n’abandonna pas son espoir de se voir reconnaître par le pouvoir. Stagnant dans son implantation purement agricole, elle chercha alors des alliances avec les associations écologistes et les associations de consommateurs en créant l’ALLIANCE, puis se tourna, avec l’explosion du chômage, vers les associations de chômeurs (AC).
C’est le ministre socialiste Le Pensec qui lui accorde sa représentativité, ce qui lui permit d’accéder aux Offices professionnels1 et de participer aux CDOA (Commissions Départementales d’Orientation Agricole). Une entrée en douceur dans la cogestion, pourtant tant décriée quand elle en était écartée.
Depuis les dernières élections aux Chambres d’Agricultures la Confédération Paysanne est à la tête de deux d’entre elles.
Enfin, elle adhère aux thèses d’ATTAC dont elle est cofondatrice.

Fonctionnement :

Elle est organisée en syndicats départementaux, regroupés par région. Chaque région participe au Comité National. Un secrétariat de plusieurs membres est élu lors du Congrès. Des salariés (non agriculteurs) soit régionaux, soit nationaux ont en charge « l’animation » de la Confédération.
Son financement est assuré par les cotisations de ses adhérents mais surtout par des subventions. Elle touche comme toutes les organisations représentatives, une aide de l’Etat au niveau national.
Cette manne étatique, proportionnelle aux résultats électoraux (élections aux Chambres d’Agriculture), centralisée au départ, est ensuite redistribuée : une grande part va à la structure nationale le reste est réparti, via les régions, aux départements suivant différents critères décidés "collégialement".
L’embauche quasi systématique d’un (ou plusieurs) salarié départemental conduit, d’une part à lui déléguer le rôle d’animation, et d’autre part, à consacrer une grande partie de l’activité syndicale à la recherche de financements locaux (départementaux ou régionaux). Pour accéder à ces subventions les syndicats sont contraints de créer des associations de développement "fédérées" dans la FADEAR (Fédération des Associations de Développement des Exploitations Agricoles et Rurales). La Confédération Paysanne reproduit ainsi le fonctionnement tant décrié de la FNSEA et de ses associations et instances satellites.
Dans ce contexte de fonctionnement centralisé par représentation, les salariés (pour la plupart emplois-jeunes) jouent très souvent le rôle de tampon de toutes les luttes internes. Cette situation fait que la "survie" moyenne d’un salarié est d’une durée de deux ans. La question des conventions collectives fut et est encore sujet à moults débats. A noter que sur la question des 35 h, la Confédération Paysanne fut des plus discrètes.

Positions et Evolution :

Initialement créée pour briser le monopole syndical de la FNSEA, elle s’est positionnée à sa création sur quatres points principaux, à savoir : contre la « cogestion » des politiques agricoles, contre le « productivisme », contre la mauvaise répartition des aides publiques (80% des aides allant à 20% des agriculteurs - aides attribuées aux volumes produits) et l’accès au foncier.
L’obtention de sa représentativité et donc la possibilité de participer aux organismes paritaires (Etat-Organisations agricoles) lui ont fait abandonner ses critiques sur la cogestion.
Concernant son opposition au « productivisme », elle continue de prôner la non concentration des terres « Trois fermes valent mieux qu’une grande »2 mais son développement et la continuelle disparition de petits producteurs, l’obligent à réévaluer à la hausse sa définition d’une petite structure -Voir le débat constant en son sein pour définir ce qu’est une « petite exploitation » ou un « produit fermier » et les contradictions que provoque la syndicalisation de producteurs dits intégrés, c’est à dire sous contrat avec des groupes industriels de l’agro-alimentaire.
Son action concernant les subventions a été d’obtenir un plafonnement et leur déconnexion des volumes produits. Les dernières mesures européennes et la dernière loi d’orientation agricole française ont entériné ces approches, au moins pour une part. Mais la surproduction chronique pour quasiment toutes les productions ne rendait-elle pas ces nouvelles orientations incontournables ?
Concernant l’installation et l’accès au foncier, après les luttes foncières, plus symboliques qu’historiques, les congrès de Nimes et Argentan affirmèrent une volonté de soutien aux petites exploitations et aux installations hors normes. Toutefois, concéquence du rôle institutionnel vers lequel la Confédération Paysanne s’est orientée par l’intermédiaire de ses ADEAR (voir plus haut), l’activité syndicale et la lutte foncière se sont peu à peu réduites à un simple accompagnement administratif à l’installation, venant en complément des services de l’Etat, des Chambres d’Agriculture ou des Conseils Généraux. Devenue simple auxilliaire à la "réinsertion" en milieu rural, elle renonce progressivement et imperceptiblement à mener une lutte foncière pragmatique et radicale clairement positionnée sur l’usage de la terre et la propriété privée. Ce faisant, non seulement elle renonce à démontrer l’impasse d’un système spéculatif concernant l’installation mais elle désamorce ainsi toute lutte en mettant les candidats à l’installation sous la coupe des élus locaux, trop heureux de pouvoir justifier aussi facilement leur position politicienne.
La Confédération Paysanne a défendu l’idée des CTE (Contrats Territoriaux d’Exploitation) : Les aides de l’Etat y sont désormais conditionnées à des engagements de l’agriculteur concernant la création d’emplois (y compris salariés) ou l’adoption de pratiques plus respectueuses de l’environnement, ou de la qualité des produits. Concernant ces deux derniers points, perversion du système, ce sont bien sûr les agriculteurs aux pratiques les plus éloignées des exigences qualitatives demandées qui bénéficient le plus de ces aides.
Sur le plan mondial elle prône l’autonomie alimentaire des peuples et dénonce les conditions inégalitaires qui sont faites aux paysans du Sud notamment par l’attribution de subventions aux agriculteurs du Nord. Elle demande le « contrôle citoyen » des organismes mondiaux de régulation du capitalisme (OMC notamment).
Concernant les OGM, elle a nettement pris position contre leur utilisation en agriculture, mais reconnaît la légitimité d’une recherche sous contrôle de l’Etat, elle ne refuse pas les essais de transgénèse en milieu fermé. C’est à dire, que malgré une apparente radicalité depuis l’affaire du CIRAD (Centre International de Recherche Agronomique pour le Développement) 3(3), elle n’exclut pas l’utilisation de la transgénèse thérapeutique par exemple.
Foncièrement et majoritairement réformiste dès sa création, la Confédération Paysanne, grâce à une forte minorité gauchisante, a pu, un temps, donner, et parfois même se donner, l’illusion de remettre en cause le capitalisme. Qui plus est, son activisme paysan traditionnellement tourné vers l’Etat a pu parfois également lui donner un petit parfum d’anti-étatisme. Mais, l’illusion est aujourd’hui tombée avec son adhésion totale au citoyennisme. Ce ralliement lui permet de faire enfin le lien entre ses deux tendances (sociale démocrate et marxiste léniniste), les dissolvant l’une et l’autre dans ce qui était de fait leur point commun : l’Etatisme. Il lui permet aussi de sortir de son cadre strictement syndical dans lequel son développement est loin d’être assuré.
L’opposition aux OGM, imposée à l’ensemble de la Confédération par quelques syndicats du sud, avec José Bové (Aveyron) et René Riesel (Lozère) aura été la dernière tentative, sûrement illusoire, de radicaliser les objectifs de la Confédération Paysanne, tentative brutalement interrompue par l’affaire du Me Donald de Millau 4(4) et qui fut le point fort de cette clarification.
José Bové, issu de la mouvance "gauchiste", et incarcéré en juillet 1999 pour une action corporatiste, en appelait, le jour de sa libération au président de la République (J. Chirac) pour qu’il défende les intérêts français à l’OMC et précisait aux médiats que, pour lui, l’action directe avait pour but de rappeler l’Etat à ses devoirs. Après un temps de cafouillage stratégique il colla très vite aux thèses citoyennistes d’ATTAC.
Ce revirement provoqua la rupture avec René Riesel5 (5) déjà démissionnaire de tous ses mandats dans la Confédération et sur des positions radicales vis à vis de la recherche scientifique et de l’Etat. Les positions de ce dernier ont permis depuis par contraste, de révéler, le véritable positionnement de la Confédération Paysanne.
Dans ce qu’il est convenu d’appeler la modernisation de l’agriculture, la Confédération Paysanne aura joué, à son corps défendant souvent, sa partition, tout compte fait bien utile à l’industrialisation générale. Car non seulement elle n’aura pas pu empêcher ni même freiner la disparition des paysans, mais de surcroît, en se positionnant sur le mode de la contre proposition réaliste et responsable, elle aura permis la mise sous tutelle par l’Etat de tous les travailleurs de la terre.
Son positionnement est désormais plus clair sur de nombreux sujets : acceptation du salariat, acceptation de certaines utilisations de la transgénèse, demande de contractualisation des agriculteurs, demande du renforcement du rôle de l’Etat, acceptation de la représentation politique.
Ses origines étant ce qu’elles sont, il n’y a rien d’étonnant à cette évolution.
A nous, anarcho-syndicalistes d’en tirer les conclusions pour savoir où se situe cette organisation dans la lutte que nous menons contre le capitalisme et l’étatisme et pour la reconquête de l’autonomie individuelle et collective de tous les travailleurs.

DES PETITS PAYSANS À LA CNT

On voit bien à la lumière de ce qui précède, que la Confédération Paysanne, sur les thèmes essentiels qui fondent l’anarcho-syndicalime et le syndicalisme révolutionnaire, à savoir le refus du salariat et du système capitaliste, la condamnation de l’Etat et de la représentation politique, ne répond pas à notre attente.
De plus, son fonctionnement centralisé, et le recours au salariat pour animer cette confédération est loin du fonctionnement autogestionnaire et fédéraliste de Panarcho-syndicalisme en général et de la CNT en particulier.
Non seulement nous ne pouvons nous retrouver dans cette approche syndicale, mais qui plus est, il nous apparaît que son positionnement détourne la révolte légitime de nombre de travailleurs de la terre, vers des impasses.
Nous considérons qu’aujourd’hui, l’état de dégradation avancée de la contestation du système industriel et marchand nous oblige à nous organiser sur des bases clairement autonomes et fédéralistes.
Nous considérons aussi que le développement de nos idées dans la société nous autorise cette approche et que nos analyses, nos modes d’organisation horizontaux, sans permanents syndicaux, avec mandatements impératifs et révocables, répondent désormais à une attente croissante sur le terrain.
Voilà pourquoi loin du spectacle de la contestation citoyenniste, nous avons décidé d’ancrer notre action dans le concret, au plus près du terrain.
Nous avons entrepris, par notre action collective sur nos lieux de vie :
de favoriser les installations et de les accompagner solidairement en créant des conditions locales favorables (échanges de produits, de savoir, entraide... ).
de susciter ces installations en organisant en amont par des liens divers, partout où cela est possible, la « désertion » du travail salarié, en multipliant les contacts et les échanges entre les travailleurs de la terre et ceux des autres secteurs. C’est à dire de faire se rencontrer la volonté croissante de nombreux citadins de rompre avec se système, avec la capacité des ruraux à les accueillir.
de transmettre les savoir-faire nécessaires à la mise en place de productions non industrialisées, autonomisantes, socialement utiles, par des stages de formation, par des chantiers collectifs...
d’inventer (ou réinventer) et de mettre en place, localement, de façon autonome de tout pouvoir politique, des modes d’organisation solidaires de production et de distribution de biens alimentaires...
Vaste tâche, qui trouve sa place dans le combat de la CNT pour la construction d’une autre société, en lui permettant d’étendre son audience à un secteur clé, celui de la terre.

BIBLIOGRAPHIE

Henri Mendras : LES SOCÉTÉS PAYSANNES
éditions Folio.

René Riesel : -DÉCLARTION sur L’AGRICULTURE TRANSGÉNIQUE
et CEUX QUI PRÉTENDENT S’Y OPPOSER (2000)
Éditions de l’encyclopédie des nuisances 74, rue de Ménilmontant 75020 Paris. -DES

PROGRÈS DE LA DOMESTICATION (2003)
Éditions de l’encyclopédie des nuisances 74, rue de Ménilmontant 75020 Paris.

Collectif : REMARQUES sur L’AGRICULTURE GÉNÉTIQUEMENT MODIFIÉE
et LA DÉGRADATION DES ESPÈCES (1999)
Éditions de l’encyclopédie des nuisances 74, rue de Ménilmontant 75020 Paris.


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