Police école

Faire entrer la police dans les écoles n’est évidemment pas anodin, notamment lorsqu’il s’agit de les faire intervenir au cours d’opérations de« prévention ». Ces dernières participent ainsi à la construction d’une analyse répressive de certains problèmes sociaux, présupposant ainsi des réponses à y apporter.

Il ne s’agit pas, ici, de faire la liste des nombreuses incursions de la police nationale ou de leurs compères gendarmes dans les écoles pour y dénicher des délinquants en puissance, par exemple en y recherchant des drogues en pleine classe, ou les plaintes plus inutiles les unes que les autres déposées en cas de conflit entre parents/élèves et professeurs, voire entre élèves, transférant la responsabilité du règlement de ces conflits de l’institution scolaire aux commissariats. Nous ne parlerons pas non plus du projet de la ville de Nice d’affecter des policiers municipaux armés à l’intérieur des écoles, en plus des nombreux cameras et contrôles aux entrées… Mais plutôt d’évoquer ces cours magistraux donnés par des policiers, en activité ou non, afin de parfaire les connaissances des élèves sur des sujets aussi importants que les incivilités, le harcèlement, la fabrication de la loi ou l’usage de drogues.

Pivots de ces interventions, les délégués à la cohésion police-population. Fonction créée sous la présidence de Nicolas Sarkozy en 2008 afin de « renforcer le lien entre la population des quartiers sensibles et la police » dans le cadre du plan Espérances banlieues, il s’agit d’une réserve de gradés de la police à la retraite mobilisables quelques jours par mois. Ces délégués seraient donc des « référents » pour les habitants des quartiers « difficiles » mais auraient également une tâche d’éducation à la citoyenneté, dans les établissements scolaires notamment.

Les habitants des quartiers populaires, dont beaucoup sont immigrés ou descendants d’immigrés et connaissant des situations économiques difficiles, sont régulièrement vus comme étant une population à « éduquer » dans le but de mieux les « intégrer » (en réalité désintégrer). Les intégrer au marché du travail, d’abord, mais aussi à la société voire à une culture françaises. Or, la police, délégataire du « monopole de la violence légitime » qui appartient à l’Etat selon le sociologue Max Weber, n’est-elle pas la mieux indiquée pour faire entrer, de force s’il le faut, la jeunesse de ces quartiers dans les cases étroites du capitalisme ?

Ainsi, ils interviennent dans nos classes pour délivrer la bonne parole sur des thèmes particulièrement divers, au point que nous sommes en mesure de nous demander quelle légitimité ont-ils en dehors de leur expérience dans la police, c’est-à-dire dans une institution pratiquant le contrôle au faciès, les propos racistes et sexistes, les interpellations violentes allant parfois jusqu’à la mort. Au regard du bilan de la présence policière dans les quartiers populaires, il est effectivement de bon ton de s’interroger sur le niveau de cohésion entre cette police et la population.

Ce serait donc à celles et ceux qui participent d’une institution structurellement raciste, sexiste, violente et oppressive, d’apprendre les bonnes manières à la jeunesse. Curieux paradoxe.

En réalité, ce type d’interventions a pour objectif de normaliser la présence de la police à l’école, en la chargeant d’une tâche honorable. Cela doit servir, comme pour la « police de proximité », à donner une bonne image, proche et au service de la population, ne s’en prenant qu’à ceux qui ne respecteraient pas la loi. Eux seront passés au karcher, comme l’avait délicatement promis Nicolas Sarkozy.

Nous devons affirmer que la police n’est pas une institution neutre. Nous ne sommes pas dupes, l’école de la République accentue la reproduction des classes sociales à travers son processus de certification duquel sortent quelques exceptions permettant de donner un contenu artificiel à l’expression creuse de « l’ascenseur social ». Pour autant, il réside encore des îlots de résistance, des marges de manœuvre dans lesquels nous pouvons faire autrement. Pour cela, nous devons être libérés des contraintes hiérarchiques et de ses injonctions contradictoires mais aussi de l’habitude sécuritaire promue par ces interventions.

Des réactions sécuritaires s’illustrent au quotidien par des sanctions incohérentes, disproportionnées et, rarement comprises par les élèves, lorsqu’ils adoptent un comportement conflictuel. Et la tentative de normalisation de l’intervention de la police dans nos établissements ne fait qu’empirer la situation.

Nous, travailleurs de l’éducation, n’avons pas vocation à servir de faire-valoir à un policier monologuant dans nos salles de classe pendant une heure ou deux. Bien entendu, nous ne nous opposons pas à des interventions extérieures ; mieux, nous les considérons nécessaires afin d’ouvrir nos écoles sur leur environnement. Nous souhaitons recevoir des juristes, des travailleurs de la santé comme ceux exerçant auprès de personnes toxicomanes, des éducateurs de rue et autres. Mais il est hors de question pour nous de recevoir des gardiens dits de la paix.

En définitive, nous croyons que l’école doit être une institution émancipatrice, permettant aux élèves de se questionner et, à terme, d’agir sur des problèmes de société effectivement présents dans nos quartiers. L’émancipation ne peut passer par la répression, elle doit passer par une démarche constructive et collective. Et que celle-ci ne peut se faire avec le bras armé de l’Etat et du capital.