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Le Congrès syndicaliste d’Amiens, la revue de presse

- Revue Gavroche, n° 149, janvier/février/mars 2007, p. 42

1906. Le Congrès syndicaliste d’Amiens, Émile Pouget, Paris, Éditions CNT-, 2006, 144 p., 15 €.

À l’instar de nombreux anarchistes, Émile Pouget (1860­1931) participe, vers la fin du XIX, siècle, à un mouvement syndical en plein essor. En 1902, il est secrétaire-adjoint d’une CGT qui, sous la conduite de Victor Griffuelhes, va incarner, quelques années durant, les principes du syndicalisme révolutionnaire. En 1906, la Confédération tient son IX congrès à Amiens (cf. Gavroche n ° 148). Malgré un ordre du jour très fourni, le sujet qui retient l’attention des congressistes est la proposition de la fédération du Textile animée par les guesdistes du Nord), qui souhaite voir la CGT établir des relations suivies avec le Parti socialiste. Le 13 octobre, les délégués votent, à la quasi-unanimité, la résolution présentée par le Comité confédéral, que l’Histoire baptisera plus tard sous le nom de « Charte » d’Amiens. Pour la revue Le Mouvement socialiste, Pouget fait un long compte rendu du récent congrès, paru fin 1906-début 1907, et jamais publié depuis lors. Dans l’extrait qui suit, Pouget répond à l’offensive des guesdistes et des réformistes contre les « anarchistes » du Comité confédéral de la CGT, et réfléchit aux causes qui ont amené les libertaires au syndicalisme.

C’est cette unification merveilleuse et féconde qui est la caractéristique de l’influence vivifiante du syndicalisme ! Les hommes d’opinions diverses - qui ailleurs se regardent comme chien et chat - ici font bon ménage. Si les socialistes sont « unifiés », c’est depuis peu, et seulement d’épiderme ; au fond, les vieilles catégories subsistent : allemanistes, blanquistes, guesdistes. Eh bien, dans le milieu syndical, les uns et les autres marchent en plein accord, et les uns et les autres s’entendent aussi fort bien avec les anarchistes !

Il y a là un problème de psychologie sociale qui, s’il eût été examiné et résolu aurait pu dispenser les socialistes du Nord d’une manœuvre inutile. Ils eussent compris combien il est vain de tenter la subordination de la Confédération générale du Travail au Parti socialiste, et ils eussent reconnu qu’il y a impossibilité radicale à absorber ou à désagréger un organisme qui a une telle puissance rayonnante. De même aussi, se fût calmée leur phobie des anarchistes ; pour se guérir de cette maladie, ils n’eussent eu qu’à se remémorer en quelles circonstances s’accomplit, entre les « guesdistes » et les grève-généralistes, la scission du Congrès de Nantes.
C’était en 1894. En pleine période de persécution anarchiste. À un moment où il suffisait d’être dénoncé comme libertaire pour être emprisonné. Les anarchistes, dispersés, paralysés, embastillés, étaient dans l’impossibilité absolue d’exercer une action quelconque. Cependant, la rupture s’opéra entre les éléments politiciens et les éléments syndicalistes. C’est la preuve que les tendances d’autonomie du mouvement syndical qui, depuis lors, se sont si fortement accentuées, existaient déjà.

Certes, depuis cette époque, des anarchistes ont pris une part active au mouvement syndicaliste. Et cela est fort compréhensible. En ce mouvement ils découvrent, mises en action, la plupart de leurs théories, sinon toutes.

La critique que font du parlementarisme les libertaires, leur horreur de la conquête des pouvoirs publics, ils la trouvaient dans les syndicats, non sous une forme combative, mais sous forme d’indifférence : les syndicats n’étaient pas antiparlementaires, mais, très nettement, ils se manifestaient a-parlementaires. Peu importait que cette indifférence en matière politique ne commençât qu’au seuil du syndicat : peu importait qu’au dehors le syndiqué participât à l’action politique... Ce que l’anarchiste tenait pour un fait considérable, c’est que le syndicat restât a-politique.

La théorie anarchiste qu’il n’y a de réalité sociale que dans les milieux économiques était affirmée au syndicat par l’action syndicale même. De plus, les fins révolutionnaires poursuivies par les syndicats s’identifient avec l’idéal anarchiste. Le fédéralisme économique qu’ils entrevoient comme devant s’épanouir sur les ruines de la centralisation étatiste et capitaliste, avec des groupements de production, de circulation et de répartition pour base sociale (impliquant l’absorption des fonctions utiles que remplissent aujourd’hui État et municipalités et l’élimination de toute superfétation extérieure à la vie économique), qu’est-il, sinon le communisme libertaire ?
Pour toutes ces concordances, et par d’autres qu’il est inutile d’énumérer, mieux à leur aise dans les milieux économiques que les militants des autres écoles socialistes se sont trouvés les anarchistes. Et c’est pourquoi, arguant des nombreux points de contact existant entre leurs théories et les tendances syndicalistes, des esprits atrabilaires ont conclu à l’identité du syndicalisme et de l’anarchisme et leur méconnaissance des caractères spécifiques du syndicalisme les a induits, aussi, à qualifier d’anarchisants les syndicalistes purs.
Certes, l’influence des anarchistes s’est accusée dans les syndicats ; mais leur action a été toute individuelle. Ils ont pu catéchiser les camarades qu’ils ont côtoyés, cherchant à les
convaincre de la supériorité de leur doctrine sociale, mais à cela s’est bornée leur propagande. Jamais ils n’ont émis la prétention de faire partager, en bloc, à l’organisme syndical, leur manière de voir, encore moins de le faire participer à une action purement anarchiste.
C’est cette attitude qui différencie l’intervention doctrinale des anarchistes de celle des socialistes (partisans de la proposition du Nord) au sein des groupements corporatifs. Tandis que les premiers ne cherchent qu’à toucher l’individu, les seconds visent l’organisation elle-même : ce n’est pas le syndiqué qu’ils veulent entraîner au groupe socialiste, c’est le syndicat qu’ils prétendent affilier au Parti socialiste.
Cette différence a une valeur de premier ordre : elle souligne que l’influence anarchiste est toute morale, toute individuelle et qu’elle ne se concrétise pas en une manifestation quelconque. Donc, elle ne peut avoir aucune répercussion sur l’organisme syndical. On n’en pourrait dire autant de l’influence socialiste - comprise et pratiquée selon les vues de la fédération du Textile -, c’est le groupement lui-même qui serait engagé dans une voie que peuvent tenir pour pernicieuse un nombre plus ou moins grand de syndiqués.

- Dissidences, octobre 2006 Georges Ubbiali

Le congrès syndicaliste d’Amiens

Le centenaire de la Charte d’Amiens suscite un bel entrain éditorial. Après une biographie de Pouget et une anthologie de ses textes parus dans le Père peinard, voici la réédition d’un long article paru dans Le mouvement socialiste, la revue à l’articulation du syndicalisme révolutionnaire et des courants révolutionnaires du socialisme.

Emile Pouget y rend compte de son propre bilan du congrès d’Amiens de la CGT. Cet article, selon le préfacier, serait la reprise du compte rendu en plusieurs livraisons, non signé, paru dans La voix du peuple, l’hebdomadaire de la CGT. Plus ramassé, plus polémique aussi (il s’agit d’une claire charge contre le socialisme incarné par le courant guesdiste), ce long article propose la vision du congrès et en particulier de la « motion » d’Amiens, qui deviendra la Charte d’Amiens, texte sans doute le plus célèbre de l’histoire du mouvement syndical français. Rappelons que la Charte contient deux idées forces, l’affirmation de la « double besogne » du syndicalisme, obtenir des améliorations de la condition ouvrière et, dans le même mouvement, préparer la révolution sociale et la fin du capitalisme. 
L’article de Pouget est donc particulièrement intéressant de ce point de vue. Mais cet ouvrage ne vaudrait sans doute pas l’intérêt qui est le sien s’il n’était précédé par une introduction sous la plume de Michel Chueca.

Ce dernier présente en effet le contexte général dans lequel la Charte a été rédigée. Cela vaut au lecteur une remarquable synthèse sur la naissance du syndicalisme révolutionnaire. « Au passage », comme il l’écrit lui-même, Chueca corrige quelques interprétations erronées, comme l’influence de Sorel sur les dirigeants de la CGT, influence nulle selon lui. C’est dans l’autre sens, du mouvement réel, syndical, vers l’intellectuel que s’exerce en effet une influence. Il rappelle les conditions dans lesquelles cette motion a été rédigée, et pourquoi il faudra plusieurs années avant que l’on parle de Charte, ainsi que ceux qui furent ses initiateurs, à savoir le couple Pouget-Griffuelhes. Chueca relativise également l’impact historique de ce congrès. En fait, pour ses acteurs, le congrès ne fut pas plus important que certains qui l’avaient précédés. C’est en fait la crise du syndicalisme révolutionnaire dans les années qui suivirent qui conférera son caractère historique à ce congrès et introduira le terme de Charte. 
Remarquablement érudite, cette présentation aurait cependant gagné à être plus argumentée sur un point.

En effet, selon Chueca, si la Charte proclame à la fois l’indépendance et l’orientation révolutionnaire, on ne comprend pas vraiment pourquoi les courants réformistes au sein de la CGT signent ce texte, pas plus que l’évolution ultérieure du syndicalisme révolutionnaire (illustré par la figure de Jouhaux) qui ne conservera dudit document que la volonté d’indépendance. Sans doute que l’interprétation faite de ce texte de compromis était plus ambiguë et moins unilatéralement révolutionnaire/grève généraliste, y compris dans l’esprit de ceux qui tenaient la plume. Remarquablement édité, ce texte est complété par une série de notices biographiques, composée à partir du Maitron, mais aussi d’autres sources très peu utilisées. Un beau travail éditorial.

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- Alternative Libertaire, n° 152, juin 2006

Livre : Pouget, « Le Congrès syndicaliste d’Amiens »

Le centenaire de la Charte d’Amiens a donné lieu à la réédition par la CNT-RP d’un long article publié en 1906 par Le Mouvement socialiste, une revue proche des idées syndicalistes révolutionnaires. L’auteur de l’article n’est autre qu’un des militants les plus en vue de la CGT de l’époque, l’anarchiste Emile Pouget, responsable de l’organe officiel de la confédération, La Voix du peuple, et considéré comme l’éminence grise du comité confédéral à l’époque. Dans cet article, Emile Pouget donne au Mouvement socialiste une vision engagée du IXe congrès de la CGT, qui vient de se clore à Amiens le 13 octobre 1906. Le texte présente un intérêt certain, mais il serait peu de chose sans le remarquable avant-propos et les commentaires de Miguel Chueca.

En une soixantaine de pages, Miguel fait le point sur les principaux débats et interprétations liés à la Charte d’Amiens, au syndicalisme révolutionnaire et à la CGT d’avant 1914. Il ramène par exemple l’influence de l’intellectuel Georges Sorel sur les cégétistes à sa juste mesure - c’est-à-dire négligeable.

Il conteste l’idée selon laquelle la Charte d’Amiens aurait constitué une « version atténuée » du syndicalisme révolutionnaire. D’une part parce qu’on serait bien en peine de trouver un modèle chimiquement pur de ce qui fut avant tout un mouvement de synthèse ; d’autre part parce qu’en vérité, le texte d’Amiens résume une doctrine admise par les syndicalistes révolutionnaires depuis une dizaine d’années à l’époque - en 1896, la Fédération des Bourses du travail parlait déjà des « deux tâches du syndicalisme » : réforme et révolution.

Miguel revient sur l’emploi dans le texte du mot « secte » : désignait-il spécifiquement les anarchistes, ou bien tout groupe philosophique quel qu’il soit : francs-maçons, positivistes, etc. ? S’appuyant sur les écrits de Monatte et Pouget, il remet en question également la dissociation supposée entre syndicalistes libertaires et « syndicalistes purs » qui se serait opérée à Amiens. Il nous en apprend enfin sur l’influence de la centrale française sur la constitution de la CNT espagnole en 1910.

Les bons ouvrages sur le syndicalisme d’avant 1914 se font rares, et les meilleurs sont épuisés. On citera le tome II de L’Histoire du mouvement ouvrier d’Edouard Dolléans, heureusement consultable in extenso sur Internet, ou les livres de Jacques Julliard à une époque où il était mieux inspiré, comme Clemenceau briseur de grèves.

Mais la plupart des historien(ne)s républicains, socialistes ou communistes ont fait preuve d’un désintérêt méprisant pour le syndicalisme de cette période, perçu comme l’« enfance » du mouvement syndical (comprenez « avec ses enfantillages »), et à peu près indigne d’être pris au sérieux. A contrario, les libertaires ont tendance à y voir une « période héroïque » quelque peu idéalisée. Ce livre constitue une des plus claires mises au point jamais publiées sur le sujet.

G. Davranche

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- Sur le site Anarlivres

Le congrès syndicaliste d’Amiens. Après avoir organisé un colloque sur ce sujet, les Éditions CNT-RP publient un compte rendu des principaux épisodes du congrès par Emile Pouget. Paru dans la revue « Le Mouvement socialiste », peu de temps après, ce texte n’avait jamais été réédité depuis. La présentation de Miguel Chueca nous replace fort justement dans le contexte de l’époque, constate l’importance de cet événement pour l’histoire du syndicalisme, présente Pouget et les tendances qui existent au sein de la CGT du début du siècle. C’est une pièce apportée à la connaissance de ce congrès dont les lectures divergent souvent.

 
A propos de éditions CNT-RP
Michel Bakounine, présentation de Frank Mintz, 2006, 72 pages. Ce court livre, le second de la collection « Classiques » des Éditions CNT, rassemble deux textes essentiels de Bakounine, « La politique de l’Internationale » (paru en 1868 dans L’Égalité) et « Organisation de l’Internationale » (publié (...)
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