Union des Syndicats CNT de la Loire

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2017 : Que se passe t-il actuellement en Roumanie ? Interview.
[Posté le 15/02/2017]

J’ai rencontré Léo lors d’un voyage en Roumanie en 2013. Nous sommes restés en contact depuis et avons même réalisé une tournée commune en France et en Roumanie en 2015 avec nos groupes de punk rock. Son groupe TBA s’est par exemple produit au centre social autogéré La Gueule Noire chez nous à Saint Etienne. On s’est également revu au festival Punk Rock Holiday en Slovénie l’année dernière. Je voulais en savoir plus sur les manifs en Roumanie, je lui ai donc envoyé quelques questions et voici ses réponses... j’ai fait de mon mieux pour la traduction !

1. Tu peux te présenter ?

Je m’appelle Léonard, j’ai 24 ans, chanteur compositeur dans un groupe punk/hard coré de Bucarest, barman dans un pub rock sur un campus universitaire, né à Rosirai de Vedel, une toute petite ville du sud de la Roumanie, installé à Bucarest depuis 5 ans maintenant.

2. Peux-tu expliquer ce qui se passe actuellement en Roumanie ?

Quelles sont les principales personnes impliquées ? Alors, l’histoire derrière les manifs en Roumanie remonte à de nombreuses années en arrière. Au risque d’être un peu ennuyant je vais essayer de vous la faire courte.

Depuis la chute du communisme en 1989, les “démocrates” qui ont pris le pouvoir dans les jours et les mois qui ont suivi n’étaient ni plus ni moins que les descendants du régime communiste et des ex membres du Parti Communiste Roumain, le seul parti officiel en Roumanie entre 1947 et 1989. Ils ont bâti une organisation appelée FSN (le Front du Salut National) qui a joué un rôle majeur dans la révolution et qui a gagné les premières élections générales de la Roumanie démocratique. La majorité des gens, et surtout la classe laborieuse rurale, les soutenait et voyait le FSN comme un nouvel espoir pour le pays. Par contre les classes moyennes, plus éduquées, ainsi que les artistes et les étudiants sont retournés dans la rue, mais cette fois le pays était divisé, le FSN (les ancêtres de l’actuel Parti Socialiste Roumain, PSD) appelant un grand nombre de mineurs à arrêter ces manifestants considérés “fascistes” de manière extrêmement violente.

A partir de là, au début des années 90, les membres du FSN infiltraient toute la scène politique que ce soit en restant au parti social démocrate ou en migrant vers les partis d’opposition comme le parti national libéral. Pendant 27 ans le pouvoir est passé des sociaux démocrates aux libéraux, formant de nombreuses alliances entre les petits partis dirigés par de riches personnes influentes et les gros partis nationaux. Il y a même eu à un moment une alliance sociale libérale.

Décembre 2016. Élections législatives en Roumanie. Les derniers instants du gouvernement de technocrates mis au pouvoir après les événements tragiques du Collective Club qui firent 64 morts et des centaines de blessés

Cet événement a conduit à d’importantes manifestations antigouvernementales, forçant le premier ministre de l’époque Victor Ponta (PSD) et le gouvernement social-démocrate à démissionner. Dans le même temps, un nouveau parti se formait aux élections locales de Bucarest, USB (Union pour Sauver Bucarest). La plupart des ses membres sont des jeunes issus des classes moyennes éduquées.

L’union est ensuite devenue L’Union pour Sauver la Roumanie (USR) est s’est très vite développée à un niveau national, avec l’aide des trentenaires/quarantenaires de la classe moyenne urbaine et connectée. Après les élections il y avait donc 4 principaux partis au parlement : le PSD (Parti Social Démocrate), le PNL (Parti National Libéral), l’USR, le parti le plus récent et le moins expérimenté, et l’ALDE (Alliance des Libéraux et des Démocrates), une alliance menée par un « migrant » politique qui fut un temps premier ministre. Le PSD et l’ALDE ont signé une alliance pour former une majorité au parlement, ne laissant à l’USR pas d’autre choix que de former une opposition avec le parti Libéral.

Janvier 2017. Le PSD, avec 45% des voix, a été élu sur un programme populiste, en promettant de meilleurs salaires, meilleures retraites et avec l’aide importante de l’église roumaine orthodoxe. Ils ont proposé une nouvelle loi. Une ordonnance d’urgence qui aurait aidé Livu Dragnea, le leader du PSD, à nettoyer son casier (il est aujourd’hui reconnu coupable de fraude et abus de pouvoir). Il est alors le seul à profiter de cette ordonnance. De nombreux membres du PSD sont coupables de fraude, corruption et abus de pouvoir et font globalement de la politique pour leur profit personnel.

Le PSD n’est pas le seul parti corrompu, mais c’est le plus détesté pour avoir gouverné depuis longtemps, appauvrissant le pays, enrichissant ses membres, manipulant le peuple à travers la religion et les médias de masse, avec un électorat basé sur les personnes âgées et les couches populaires. Ce fut l’étincelle qui a remis les roumains dans la rue. On n’en peut plus de voir toujours les mêmes têtes en politique depuis plus de 20 ans, gagnant fortune et pouvoir pendant qu’on n’a pas d’autre choix que de quitter le pays pour chercher une vie meilleure, ou rester ici dans une nation avec le niveau démocratique de la Mongolie et un système de santé inférieur à celui de l’Ethiopie.

3. A quel point es-tu impliqué dans ce mouvement ? Comment participes-tu ?

Les manifestations avaient commencé avant que l’ordonnance d’urgence ne fût officiellement proposée, et du coup les gens s’en moquaient un peu. Mais l’alliance PSD-ALDE a voté cette loi dans la nuit du 31 janvier aux alentours de 22h. L’assemblée n’était pas prévue et fut réunie en secret. C’est ce qui a mis plus de gens dans la rue le lendemain, avec plus de 150 000 personnes rien qu’à Bucarest. En tant que travailleur d’une vingtaine d’années, je me suis dit qu’il était normal d’aller manifester contre cette absurdité. Cette nuit fut la seule où il y eut des confrontations entre la Gendarmerie (ndt : Léo utilise le mot « gendarmerie » plutôt que « police » tout au long de son récit) et les manifestants. D’aucuns disent que ce n’étaient que des hooligans payés pour perturber les manifestations pacifiques.

Je pense honnêtement qu’il y avait plus que ça. Je pense que certains jeunes avaient un fort sentiment de colère et de revanche contre les politiciens et que la Gendarmerie a défoncé les manifestants, jeunes et vieux, femmes et enfants. Je n’ai pas pris part aux affrontements, j’étais là avec ma copine, mais je ressentais cette colère comme tout le monde en voyant la gendarmerie défiler et jeter du gaz lacrymogène contre des civils non violents.

Quoiqu’il en soit, les cortèges grossissaient de jour en jour. Mais de plus en plus de drapeaux se faisaient présents, l’hymne national était chanté davantage, de plus en plus de « Notre Père » et de slogans anti-gauche se faisaient entendre. Au bout d’un moment je ne me suis plus senti à ma place. Bien que je déteste le PSD autant qu’eux, pour toutes les choses qu’ils nous ont faites, les gens accusent « la gauche » pour la pauvreté et l’ignorance du peuple. De plus en plus de gens pensent que l’opposition de droite peut faire la différence et considèrent le nouveau parti, l’USR, comme un espoir pour l’avenir. Un parti sans la moindre expérience de gouvernement et dont les statuts se contredisent eux-mêmes.

Maintenant, personne ne se rend compte que le PSD n’a jamais été un parti de gauche, hormis les augmentations de salaires minimum et de retraites qu’ils ont mis en place. Ils utilisaient la fierté nationale et des slogans religieux pour leurs campagnes, ils soutenaient les multinationales, faisaient des affaires et de l’argent avec eux, etc.

4. Qu’est-ce que vous espérez ou demandez exactement ?

Si je veux être romantique, je dirais que j’attends un miracle, que la jeunesse de gauche s’élève et dise aux manifestants de combattre la droite, et que le Parti National Liberal c’est la même chose. Le président Iohannis est un libéral, et les libéraux ont utilisé les services secrets et les directives anti-corruption de manière anticonstitutionnelle depuis des années. Espionnage des civils, enregistrements téléphoniques, menaces et insultes envers des personnes surveillées et leurs familles.

Ils soutiennent les multinationales et les grandes corporations qui réduisent les jeunes manifestants en esclavage. Franchement, moi ma façon de penser est proche de l’anarchisme et je ne me vois pas manifester côte à côte avec des militants de droite. Le président Iohannis s’est fait « construire » 6 maisons quand il était prof et maire de Sibiu. D’après lui, les profs qui ne peuvent pas se permettre d’acheter une maison n’ont juste « pas de chance »... je dis ça, je dis rien...

Si je veux être réaliste, je pense que rien ne va changer. Je suis frustré parce que je pensais que si l’USR avait une attitude de gauche et des actions plus précises, les jeunes apprendraient ce qu’est le bien commun, le vivre ensemble en paix sans avoir besoin de dirigeants. D’une certaine façon je pense qu’ils peuvent me représenter parce qu’ils ne sont pas riches, n’ont pas d’expérience en politique, ils détestent les politiciens traditionnels, mais la Roumanie est l’un des pays les plus nationalistes d’Europe. Tu ne peux pas être populaire avec des slogans antinationalistes. On va encore affronter la corruption et les abus dans notre quête d’atteindre le niveau de vie des pays de l’Ouest.

5. Peux-tu résumer les principales dates et les principaux événements depuis le début ?

22 Janvier – Le président Klaus Iohannis participe à l’événement pour montrer sa solidarité avec les manifestants et déclare aux journalistes qu’ « une bande de politiciens qui ont un problème avec la loi veulent changer la législation pour affaiblir l’Etat de droit, et c’est inadmissible... les roumains ont raison d’être indignés. »

31 Janvier – Le cabinet Grindeanu (PSD) approuve l’ordonnance d’urgence susmentionnée le jeudi soir. 1er Février – Plus grosses manifestations en Roumanie depuis la chute du communisme. Affrontements entre les CRS, des supporters du FC Dinamo Bucarest payés par quelques riches personnes corrompus au long casier judiciaire, et quelques jeunes en colères pas payés (mais dont on n’a jamais fait mention).

5 Février – Bien que le cabinet Grindeanu ait adopté une nouvelle ordonnance qui modifiait la première, entre 500 et 600 000 personnes vont manifester, faisant ainsi les plus grandes manifs de l’histoire de la Roumanie, et réclamant la démission du ministre de la justice, la démission du cabinet, et de nouvelles élections.

6 Février – Premières manifestations pro-gouvernementales, devant le palais présidentiel. Moyenne d’âge : 50 ans. Les médias confirment que la plupart des manifestants étaient payés 100 lei chacun (environ 25 euros).

Maintenant les manifs sont faibles, pas plus de 10-15 000 à Bucarest, sur Facebook les gens disent qu’ils ne vont rien lâcher.

6. Comment réagit le gouvernement ?

Ici, quand tu ne veux montrer aucune réaction, on a un proverbe qui dit : « Faire semblant qu’il pleut ». Et bien, c’est ce que fait le gouvernement. Bien qu’ils aient annulé l’ordonnance d’urgence n°13, ils proposent maintenant l’ordonnance d’urgence n°14, la même mais pas tout à fait. La seule différence c’est que les 45 000 euros d’argent « parfaitement légal » qu’ils peuvent voler à l’Etat sans être inquiétés ont été retirés. Ils doivent faire attention au montant qu’ils volent avant de se faire attraper. Ça ce serait légal. Aucune obligation de démission ni amende. Le président est de plus en plus apprécié par les manifestants pour ses discours anti-corruption et la promesse d’utiliser les services secrets dans le même but (il n’a pas déclaré ça mot pour mot mais c’est ce que je comprends de ce qu’il dit).

7. Est-ce que vous avez reçu de l’aide d’autres pays ? En attendiez-vous et en attendez-vous plus ?

Oui on a reçu de l’aide de pas mal de pays. Particulièrement de la part de leurs ambassades qui ont envoyé des messages très critiques au gouvernement vis-à-vis de cette loi. Le gouvernement du PSD a déjà augmenté le salaire minimum et c’est logique que les multinationales qui se sont installées ici pour la main d’œuvre bon marché sont carrément contre. Aujourd’hui ils doivent payer des salaires plus haut et plus d’impôt. Donc, on a reçu de l’aide des ambassades américaine, britannique et allemande. Une autre forme d’aide est venue de Bulgarie et de Moldavie, cette fois avec des manifestations directement devant les ambassades roumaines à Chisinau et Sofia, car les gens réclament des directives anti-corruption également. Il y a aussi des manifestations d’émigrés roumains devant les ambassades de plus de 20 pays.

Moi personnellement j’attendrais un peu de conseils venant de pays avec une longue histoire de lutte contre le pouvoir (par exemple la Grèce). Je ne crois pas qu’on soit capable de le faire nous-mêmes avec l’éducation politique qu’on a ici. Les gens sont trop facilement convaincus que c’est aussi bien d’être dirigés que de faire les choses en autogestion.

8. Ce mouvement a-t-il quelque chose de spécial pour la Roumanie ?

Oui bien sûr c’est spécial pour la Roumanie et ses habitants. Ça fait du bien de savoir qu’on peut changer les décisions des politiques en se rassemblant assez nombreux. Mais c’est aussi dangereux de ne choisir que ce qu’il reste à choisir. On peut sentir un esprit de solidarité entre les manifestants, mais aussi du ressentiment, un rejet de « l’autre » qui ne pense pas comme toi, pas seulement les politiciens. C’est quand même bien que ce soit arrivé. Au moins on se rend compte à nouveau que le pouvoir du peuple est un outil dont la démocratie a besoin. On a conscience qu’on peut changer le destin du pays mais on ne sait pas vraiment ce qui est bon et mauvais. C’est pourquoi je ne soutiens pas à 100% les manifs mais je suis heureux qu’elles aient eu lieu.

9. Est-ce que tu penses que ce mouvement peut aboutir à quelque chose de plus grand, comme la création d’un nouveau parti ou d’une nouvelle organisation ?

Je ne sais vraiment pas quoi répondre à cette question. Pour être vraiment honnête et concis, je dirais que je ne sais pas quoi penser de tout ce qui se passe. Je reste sceptique et au risque de paraître ignorant j’ai peur de prendre partie. Même si c’est un parti de droite dirigé par un homme de droite (mais pas corrompu au moins pour l’instant), l’USR peut être un espoir pour l’avenir proche, possédant déjà un certain nombre de représentants au parlement.

Ils n’utilisent pas les éternels slogans de la droite conservatrice, ils veulent avant tout un plus gros marché pour les entreprises et aider les jeunes des classes moyennes à rester en Roumanie plutôt que de partir chercher une vie meilleure à l’ouest. Je trouve que le parti social-démocrate développe une idéologie beaucoup plus à droite que l’USR.

Et en même temps ils ne prennent vraiment position sur rien. Certains d’entre eux sont contre le mariage gay (oui, c’est un sujet traité en Roumanie, tu le crois ça ?), certains sont pour tandis que le PSD est totalement contre. Un nouveau parti serait totalement inutile, et on ne peut pas parler de vraie organisation à gauche car ce serait un véritable suicide social en Roumanie. La gauche est vue comme « La Peste », et personne ne veut entendre parler d’un vrai parti de gauche bien qu’on n’ait jamais essayé de réel gouvernement socialiste sous la démocratie. J’espère que les partis d’extrême droite ne vont pas prendre de l’importance. Ce serait vraiment dangereux quand on pense au grand nombre de minorités ethniques présentes en Roumanie.

10. Quelque chose à rajouter ?

J’aimerais ajouter que le pays est divisé ces temps ci. Des chaînes de télé aux familles. Je connais des gens qui ne parlent plus à leurs grands parents qui soutiennent le PSD. Les réseaux sociaux ont une forte influence sur les plus jeunes, pendant que les chaînes de télé les diabolisent, effrayant les personnes plus âgées avec les « forces occultes » d’internet et du « nouvel ordre mondial ». C’est tellement le bordel, je ne comprends pas tout. J’ai aussi lu quelques publications anarchistes roumaines (deux) mais leurs opinions sont trop pro-PSD, ils omettent de dire que le Parti Social Démocrate, derrière sa position théoriquement de gauche, est composé de gens qui utilisent les forces du pays à leur propre fins, et qui ont carrément acheté le vote de nos parents et grands-parents pour 25€. Bon au moins ces livres montrent les faiblesses de l’opposition de droite.

Merci de m’avoir laissé exposer mon point de vue, surtout qu’ici j’ai un peu peur de parler ouvertement pour ne pas briser une relation avec mes amis ou ma famille. J’espère ne pas avoir donné de fausse information, j’avoue que je ne suis pas la personne la plus éduquée en Roumanie en ce qui concerne la politique. En tout cas c’est ma façon de considérer la situation.

Interview et traduction par un militant de la CNT 42

Février 2017


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