Union des Syndicats CNT de la Loire

(Interpro, PTT, Santé-Social, Éducation,
Communication, Culture et Spectacles)

"Récit d’une bénévole à Calais Octobre 2016"
[Posté le 15/12/2016]

Récit d’une adhérente qui était à Calais lors de l’évacuation .

Bonne lecture

La CNT 42

CALAIS

Je commence par là parce que c’est devenu une priorité pour moi de m’intéresser à cette ville plutôt que de rester focalisée sur la « Jungle ». On peut difficilement dissocier les problèmes de Calais avec ceux de la « Jungle » et vice et versa, c’est comme ça.

Calais est une ville frontalière et portuaire qui survit face au chômage avec ces 72 000 habitants. Ce n’est pas la destination touristique la mieux coté en ce moment, surtout que, même si on enlève la « Jungle », la ville est moche, pauvre et grise mais il y a une superbe plage, socialement c’est pareil. On dirait un peu Saint Étienne au mois d’août mais tout le temps, comme une attaque de Zombie au centre commercial le samedi après-midi ou un défilé de mode spécial beauf le samedi soir en boite. ...Vous imaginez bien que, ça fait rêver, entre alcoolos, cas sociaux, fachos et CRS, ils se disputent la place à Calais, c’est une vision de la France complètement déroutante, autant vous dire que Natacha Bouchard, Mairesse de Calais, a du pain sur la planche tandis qu’elle opte pour la politique de l’autruche.

Calais est une zone de non droit, ce qui veut dire que les lois françaises ne sont pas toujours appliquées, c’est aussi pour ça que l’on se sent comme dans un pays étranger, la justice et les droits ne sont pas respectés, ce n’est pas l’image qu’on nous donne de la France. C’est marrant, quand je suis arrivée j’ai pas sentie l’odeur de la mer comme quand j’arrive en vacances d’habitude, ça sent l’iode et ça sale les lèvres, y’a du soleil et des touristes, ici, on voit des hauts barbelés blancs de partout, toute la rocade, l’autoroute, les ponts, les voies ferrées sont délimités et surveillés par les forces de l’ordre, on ne peut que sentir la frontière donc l’immigration. Actuellement se construit un mur d’un kilomètre de long, c’est tout gris

Les Calaisiens connaissent le problème des migrants depuis plus de vingt ans et ont vu défiler beaucoup de communautés, ça a commencé en 1990 avec les ex Yougoslaves qui sont restés longtemps.

Ils connaissaient le problème, avant que la « Jungle existe, à l’époque des squats et des camps sauvages, c’est très intéressant de les écouter raconter. J’ai rencontré pas mal de gens qui travaillent au Channel, scène internationale à Calais, un des rares lieux culturels de la ville, ils sont bien là les gauchos, dépités par la situation mais présents et actifs tout de même. Ils interviennent tous à leur manière pour les migrants, principalement en organisant des récoltes de dons dans différents lieux de la ville, mais aussi pour l’accueil, les repas et les douches, également pour les mettre en garde face à la réalité des choses ou pour les aider dans la paperasse ou les rendez-vous. Ils interviennent indépendamment des associations en mission sur le terrain qui les appellent « les indépendants », ceux qui étaient dans les camps bien avant l’arrivée des humanitaires. Les associations et ONG pensent que, sous prétexte qu’ils n’ont pas d’organisation légale et construite, ils ne sont pas compétents.

Les Calaisiens indépendants n’aiment pas trop non plus la présence des associations sur le terrain, tous ces bénévoles qui arrivent avec l’idée de sauver le monde alors que eux s’acharnent à la tâche depuis longtemps. Souvent, les indépendants ne mettent pas un pied dans le camp pendant tout l’été car ils ne supportent plus de voir le tourisme humanitaire débarquer et faire des selfies avec les Soudanais....

Donc voilà il y a les gauchistes mais aussi des fachos, eux non plus ne supportent pas les associations humanitaires, autant vous dire qu’on se sent pas vraiment les bienvenus dans cette ville. Il y a des lieux, comme la piscine, où l’on refuse les migrants où nous n’allons pas, il y a des bars qui sont les repères de tous les bénévoles et d’autres pas, on reste discret concernant les raisons de notre présence à Calais quand on est en ville, ça rend complètement parano, on a l’impression qu’ils sont partout, qu’ils nous envahissent… Je me rends compte que je n’ai peut-être pas le courage d’assumer mes valeurs et convictions partout, parce que je sais que je devrais quitter la mission s’il m’arrive le moindre problème, et même avec les précautions que j’ai prises ça ne m’a pas empêché d’en avoir donc d’en infliger à l’association. Je ne veux pas quitter la mission par ce que je veux être là jusqu’à la fin du démantèlement. Ici, tu ne peux pas être neutre ou sans avis ou juste au milieu, c’est pour ou contre, t’es pro-migrant donc antifa, ou t’es contre le camp donc tu votes FN, ça n’a pas de sens… Ce que je vis ici et une mise à l’épreuve chaque jour pour moi à tous les niveaux, c’est un truc de ouf… Une remise en question quotidienne que ce soit socialement ou humainement mais je ne vis pas ça comme un chalenge mais comme une leçon de vie, une expérience, où j’apprends l’histoire actuelle de notre pays et des migrants.

Je m’entête à vouloir comprendre comment l’ambiance peut être aussi pourrie et comment peut-on devenir raciste quand on grandit au milieu des plus miséreux. Je réalise alors que ce n’est pas évidant pour tout le monde de comprendre comment et pourquoi les migrants sont arrivés et comment et pourquoi il faut les aider. Ici, c’est le paradis pour les groupes de type jeunesse identitaire de toute l’Europe, ils viennent donc recruter les plus faibles, triste manipulation. Calais incite au racisme parce que le milieu géographique et social influence nos personnalités. Je ne veux pas tout mettre sur le dos de notre éducation, je vois bien que c’est aussi ceux qui ont le pouvoir et l’argent, les capitalistes, qui construisent notre société. Souvent, les racistes les plus extrémistes racontent une histoire qu’ils ont vécue qui les a convaincu dans leurs idées, ils se sont fait voler, arnaquer, taper, insulter,... Les moins extrémistes sortent continuellement des phrases toutes faites, ils pensent donc que la France n’a pas l’argent, que nous n’avons déjà pas suffisamment de travail, qu’ils ne veulent pas voir leurs impôts augmenter,... Et les plus malheureux disent qu’ils sont en retard le matin à cause des problèmes sur l’autoroute et la rocade. C’est même et surtout en vivant au milieu des migrants qu’on se trompe de cible et on vote FN Ce n’est pas qu’un problème de compréhension c’est aussi un problème de communication.

On entend à la télé des gens avoir peur des migrants qui arrivent dans les CAO, alors que les plus dangereux que j’ai rencontrés à Calais étaient les fachos et les No Border, et que même s’il existe des bagarres violentes entres communautés dans la « Jungle », il en existe aussi à Marseille et dans toutes les grandes villes en France. A aucun moment de la mission, je me suis sentie en insécurité dans la ville quand il y avait des migrants autour de moi, un peu plus quand il y avait des types blancs, rasés, musclés, la haine dans le regard, c’est là où je range mes convictions et que je me fais toute petite parce que je suis toute seule et qu’on sait jusqu’où ils peuvent aller.

Comment faire comprendre à ces gens qui ont peur, qu’ils ne veulent absolument rien de nous, ils ne nous demandent rien, ils veulent passer en Angleterre, ils ne vont pas attaquer les enfants à coups de couteaux dans la rue, parce qu’ils n’ont jamais fait ça, et que leurs problèmes psychologiques liés à leur exil les ramènent plutôt à se renfermer sur eux même, à perdre leur dignité et à se laisser faire timidement. Ils nous respectent, nous admirent même. En Angleterre, non plus ils ne vont pas voler le travail des Anglais ni violer des petites filles, comme les milliers de migrants qui y vivent déjà avec ou sans papiers, ils vont travailler dans une usine ou un resto ou personne ne veut aller parce qu’ils veulent surtout vivre au sein de leur communauté, discrètement, un peu à l’égard de la société anglaise, et alors ?

Evidement que je peux aussi peindre le tableau en blanc plutôt qu’en noir, je pourrais vous parler de l’accueil formidable des Ch’tis et de leur fantastique humour et naturel à faire la fête, des bonnes moules frites aux bonnes adresses, des magnifiques paysages quand tu t’échappes à 10 ou 20 kilomètres de la ville, mais c’est pas pour ça que j’ai décidé d’écrire ce récit, ce n’ai pas ce qui m’a poussé à venir à Calais, mais sachez que j’ai passé de très bons moments parce qu’il y a vraiment plein de bons calaisiens.

LA JUNGLE

Saviez-vous que la « Jungle » est un terme qui a été mis en place par les Afghans qui sont arrivés en avril 2015 à Calais ?

Le mot d’origine perse qu’ils utilisent est « Jangal » et désigne « le petit bois », en Asie centrale c’est le terme qu’on donne aux camps de réfugiés car c’est dans les petits bois que les camps se construisent et se multiplient. Pour les Afghans cela signifie plus qu’un lieu géographique, c’est une organisation sociale. Ce terme a été médiatisé par le mot anglais « Jungle », absolument tous les migrants l’emploient pour parler de leur lieu de vie, ainsi que les associations, l’Etat, les médias,… Péjoratif ou non, c’est les migrants qui ont baptisé un des plus grands bidonvilles d’Europe, qui signifie pour eux, le lieu géographique où l’on se réfugie pour tenter de se reconstruire, et qu’on a transformé en un paysage tropical sauvage où la faune et la flore font la loi.

Sachez également qu’il existe le King de la « Jungle », un peu comme une légende, c’est un habitant de la « Jungle », un Soudanais, qui a obtenu le statut de réfugié et qui a des droits au logement ou au travail en France mais qui reste dans la jungle pour soutenir sa communauté, belle leçon de vie, mise à part qu’ils se soutiennent au sein de leur communauté mais crachent sur celle de leurs voisins.

On se croit dans un pays étranger qui n’existe pas sur la carte du monde, les bénévoles l’appellent le Réfugistan où la langue principale serait l’anglais. Il y a donc 10 000 personnes aujourd’hui dans le camp, pour la plupart des hommes célibataires entre 20 et 45 ans. Le monde entier est réuni ici à Calais pour rejoindre l’Angleterre, les deux communautés les plus importantes sont les Afghans et les Soudanais, et la cohabitation reste impossible entre les Noirs et les Arabes qui s’affrontent chaque jour. Dans une zone de non droit où c’est la loi du plus fort qui l’emporte, toutes les associations sur le terrain (même les plus médicales) ont pour priorité de faire valoir le droit commun. Il y a beaucoup d’associations mobilisées sur le camp, je dirais une quinzaine, et peut être 200 bénévoles chaque jour sans compter les salariés. La « Jungle » a été créé en avril 2015 suite à l’expulsion de tous les squattes et camps sauvages à Calais et la partie sud à était démantelée en Février 2016. Difficile donc de se sentir utile, au milieu des conflits, des communautés dont on ne connait pas la culture, des ONG et associations dont on ne comprend pas vraiment le fonctionnement,…

L’important est que je me sente en sécurité et bien dans la « Jungle » même si je sais que des émeutes, qui opposent parfois des groupes de 100 ou 200 personnes, peuvent éclater à tout moment.

Ils sont là parfois depuis 6 mois ou un an, tout s’est improvisé, aujourd’hui on peut acheter des vêtements, de la bouffe, des vélos au cœur de la jungle. Il y a aussi une cantine, des douches et un hôpital installé par l’Etat. Et puis migrants et associations ont aussi construit des écoles, des ateliers d’art thérapie, des centres de kiné, une église orthodoxe, une mosquée,…. Il y a aussi des points d’eau, des distributions de bois, des ramasseurs de déchets, des toilettes,… C’est comme une ville ou chaque communauté s’organise. Les hommes déambulent toute la journée, sur la route des Dunes, des milliers de gens passent leur temps à attendre, attendre des papiers qui leur donneront une vie, mais attendre au sens propre du terme, ils font la queue pour tout, tout le temps, pour manger, pour se doucher, pour aller à l’hôpital, la « Jungle » c’est des files d’hommes qui attendent. Quand on change de zone donc de communauté dans la « Jungle », on change de pays, de culture, d’histoire, c’est cet incroyable mélange qui fait de ce bidonville un lieu culturel et historique dans un monde à part.

La « Jungle » est dangereuse, dans les files d’attendent interminables où les querelles et les bagarres démarrent parfois, la nuit ce sont des affrontements entre communautés ou contre les CRS. Je n’ai pas été témoin de ce genre de scène violente, mise à part pendant le démantèlement (qu’une ou deux fois) mais il faut toujours avoir à l’esprit que cette violence existe même si on ne la voit pas, parce qu’on nous protège énormément mais qu’en quelques secondes tout peut basculer. Avec nous, les migrants sont très très agréables, à aucun moment je me suis sentie en insécurité dans la « Jungle », au contraire, entourée de beaux mâles musclés et souriants, on se sent bien. Toutes les nuits des groupes quittent le camp pour tenter de passer la frontière franco anglaise sur l’autoroute juste à côté du camp, j’ai vu les camion défiler sous mes pieds sur le pont d’où sautent les migrants pour espérer atterrir sur le toit d’un véhicule, ou les embouteillages qu’ils créent pour leur permettre de s’accrocher sous les camions, vaut mieux atterrir au bon endroit ou ne rien lâcher jusqu’à l’arrivée pour ne pas se faire déchiqueter sur l’autoroute.

Il y a en moyenne 5 personnes qui arrivent à passer par jour, mais les pompiers interviennent chaque nuit ainsi que les CRS pour arrêter les embouteillages. C’est là qu’ils balancent des trucs qui fument sur les migrants et que les Calaisiens râlent pour aller travailler. Il y a régulièrement des blessés même des décès sur cette autoroute et ça on ne l’entend pas beaucoup dans les médias, alors qu’on voit régulièrement pas mal de journaliste sur le terrain. Je sais que nous n’avons pas tous la même définition ni la même peur de la mort, que nous ne sommes pas tous égaux mais je n’arrive pas à me dire que c’est leur destin. A l’aube, on devine à travers le brouillard les groupes qui rentrent se coucher après une nuit de tentatives sans succès, ils recommenceront la nuit suivante. Le passage clandestin organisé par des passeurs coûte entre 4 000 et 10 000 euros, inutile de vous dire le trafic qui se fait autour de la jungle…

Sinon, pour vous parler un tout petit peu de mon avis, aujourd’hui sur l’humanitaire, sachez que ce n’était pas du tout ce dont à quoi je m’attendais. Pour moi c’est super important de ne pas mélanger humanitaire et relations intimes, je ne cherche pas non plus des amis à ajouter sur Facebook dans le camp, je suis venue pour aider, faire tout ce que je peux pour eux, tout ce qui est à mon échelle mais pas pour trouver une vie sociale, suis-je finalement pas assez humaine à toujours vouloir faire la part des choses ? Les ONG sont des associations issues de l’Etat, qui y trouve son intérêt, les humanitaires entretiennent le calvaire des plus miséreux, et par ce biais, autorisent les chefs d’Etat à continuer leurs carnages.

C’est comme l’histoire d’une Canadienne que j’ai entendu qui serait venue sur le camp cet été pour vivre dans les mêmes conditions que les migrants, elle avait sa cabane dans la « Jungle » et elle est allée jusqu’à faire une demande d’asile pour se mettre à leur place, sa demande a été refusé deux fois par l’OFPRA. Je ne crois pas que l’empathie soit de déchirer sa vie qui fonctionne en vivant la misère des autres pour la partager, de ne plus profiter d’avoir de la chance mais de s’enfoncer dans la précarité pour comprendre ce qu’ils vivent. L’empathie, pour moi, c’est savoir se mettre à la place sans y être, savoir comprendre sans forcément l’avoir vécu et profiter de sa stabilité de vie pour venir en aide aux plus démuni-es.

DEMENTELEMENT

Valls déclare le troisième jour de l’évacuation : « Nous sommes fiers de l’image que donne la France aujourd’hui, c’est une opération humanitaire réussie » Pour parler d’une France raciste et d’un démantèlement désastreux.

Aussitôt dit aussitôt fait, action/réaction, en quelques jours ils ont bel et bien vidé la « Jungle », certaines associations et ONG se sont retirées de la mission, avant la fin, pour dénoncer le scandale des mineurs, une gestion inacceptable ! Du lundi 24 au vendredi 28 Octobre, tout a disparu. Je n’aurais jamais pensé que ce soit possible que tout ce fasse si rapidement dans l’urgence, forcément mal mais fait quand même. L’objectif de l’Etat était de faire disparaitre TOUS les migrants de Calais, le démantèlement a été fait tellement vite sans prendre le temps de trouver une solution à toutes les personnes qui vivaient là, que j’ai compris que ça ne faisait pas du tout partie de ses objectifs. Encore une fois, les medias nous disent bien ce qu’ils veulent et ça n’a rien à voir avec la réalité, j’imagine les Français devant leur télé écoutant la déclaration de Valls alors que je suis au milieu d’un bordel sans nom, ça me déconcerte complètement.

La « Jungle » a pris feu, dans la nuit de mardi à mercredi et mercredi toute la journée. Là encore, face au désastre sous nos yeux, la Préfète déclare dans l’après-midi : « Les incendies sont liés aux traditions culturelles des Afghans, soit de brûler leurs abris en partant… » Tout le monde a vite compris qu’il y a eu un gros « appel d’air », c’est comme ça que la situation a été nommée, pour dire que tous les migrants sans abris, principalement de Paris, sont montés à Calais pour prendre les bus en direction des CAO se disant vivre dans la « Jungle » depuis des mois. Là aussi ça devient ingérable pour l’Etat, la Préfète refait alors une déclaration en fin d’après-midi : « Nous stoppons le dispositif, plus aucun bus ne partira après 20h ce soir ». Il ne fallait peut-être pas présenter les CAO comme un eldorado, ou l’on repart à zéro concernant les demandes d’asile et les procédures Dublin.

Les mots le plus entendus mercredi qui résonneront en moi toute ma vie je pense sont : « Jungle finish ! Jungle finish » prononcés sous toutes les formes, en criant, en pleurant en rigolant, en marchant, en courant,… Personne ne sait si les incendies ont démarré à cause des migrants qui "par tradition" auraient brûlé leurs abris de fortune ou par ce qu’ils préfèrent mettre fin d’eux même à LEUR « Jungle » plutôt que de la voir détruite par les bulldozers. Autre proposition, l’Etat a pu prendre la décision d’en finir plus vite que prévu en déclenchant les incendies, alors que les centaines de pompiers qui s’afféraient sur le site et que les foyers démarraient un peu partout provoquant une fumée noire et épaisse, on a entendu un CRS dans notre dos dire à un autre : "Ça peut pas être nous, on aurait fait ça bien mieux, bien plus organisé, on aurait pas fait un bordel pareil". Sinon, on a aussi entendu parler d’une descente de plusieurs Allemands et Anglais fachos dans le camp dans la nuit de mardi à mercredi, ils auraient déclenché la terreur. En tout cas, on n’entend rien de tout ça au journal de 20h, tout le monde sans fout littéralement, au moins aujourd’hui tout est fini et les Français sont contents. Du coup, on ne sait pas.

Ce qui est vrai c’est que la « Jungle » a pris feu sous nos yeux de 11h00 à 15h00 mercredi, nous avons contemplé le désastre puisque nous avions évacué donc plus en mission, alors que les journalistes s’approchaient de plus en plus près afin d’avoir les images les pIus scandaleuses. Il y eu deux explosions liées à des bouteilles de gaz, le ciel est devenu tout gris, et les flammes se sont propagées un peu partout. A partir de 15h00 jusqu’à 18h00 nous avons fait multiples choses, j’ai eu besoin d’un peu de recul pour refaire plus tard l’après-midi dans ma tête. Je ne peux pas tout raconter ni même trouver les mots, c’est dingue d’être dans l’action comme ça et d’être dans l’urgence...

Les migrants sont très troublés psychologiquement, parfois alcoolisés ou drogués, blessés, en colère ou déprimés, on rencontre chacun d’entre eux en tentant de faire ce qu’on peut pour améliorer la situation rapidement. Depuis quelques jours ils y pensent et aujourd’hui ça commence, ils voient, tout comme nous, la rapidité dont cela fait et subissent la mauvaise organisation de l’Etat mais pas de bavures policières, où très peu. Faire un choix, on se rend compte que beaucoup sont dans l’incapacité, ils ne savent pas ce qui est bon ou mauvais pour eux, ce ne sont pas des gens bêtes, bien au contraire, mais des gens déroutés face à ce qu’ils ont vécu et à ce qui les attende. La fin de la semaine sur le terrain, n’a plus rien à voir avec ce que nous avions vécu depuis quatre semaines, un sentiment apocalyptique nous envahit, marchant sur la route des Dunes, où il y a quelques jours grouillaient encore de nombreux migrants, contemplant le vide qui nous entoure, les cabanes brulées, les tas d’affaires dans les poubelles et à côté, les traces récentes d’humains sans plus aucun humain, comme si tout le monde avait tout laissé en partant dans l’urgence, la cuillère dans l’assiette remplie de lentilles ou le linge encore étendu.... Pour moi, c’est une preuve que ce ne sont pas les migrants qui ont provoqué les incendies, surtout qu’ils nous ont expliqué, avec beaucoup de désespoir, que leurs documents administratifs ou médicaux avaient aussi brulé dans les incendies.

les individus qui étaient là ont disparu, seuls quelques déchets traînent par ci par là, où sont-ils passés, que vont-ils devenir ?

Pour avoir l’autorisation de rentrer dans le camp pendant le démantèlement, il fallait à tous les bénévoles, journalistes et autres, une accréditation, elle est délivrée que si tu acceptes de donner ton nom et ton prénom ainsi que ta date de naissance à la Préfecture. Ça limite donc le nombre de bénévoles en décourageant les plus extrémistes mais nous arrivons quand même à 700 accréditations délivrées par la Préfecture dès le lundi matin. Ces autorisations n’ont pas empêché aux CRS de nous interdire l’accès au camp, tout en laissant passer les journalistes, nous prétextant qu’ils voulaient nous protéger du danger, pendant les incendies. Je souhaite préciser que, quoi qu’on en dise, la « Jungle » c’était un lieu de survie organisée par et pour des milliers de personnes pour qui les choix ne sont pas pris en considération. Ils ont perdu le peu de conditions de vie qu’ils avaient même si elles étaient ultra précaires, c’était chez eux.

Certains ont laissé leur communauté, leurs amis avec qui ils vivaient depuis plus d’un an, leur famille, leur temps... Cette vie pour des milliers de migrants ne pouvait plus durer et les Calaisiens allaient complètement craquer, mais les CAO ne sont qu’une solution temporaire, et quand on voit l’accueil qui se prépare dans les villes et villages de France, ce n’est pas rassurant, on peut toujours se dire qu’au moins ils ne vivront plus dans la boue au milieu des rats. A votre avis, qu’elles vont être les conditions de vie pour ceux qui sont dans les squats ou dans la rue à Paris et qui vont être rejoints dans quelques mois par beaucoup d’autres ? Alors pour ou contre la survie de la « Jungle » ? Pour ou contre le démantèlement ? Vous pouvez, tout comme moi, y réfléchir pendant plusieurs jours, les réponses ne sont pas là parce que ce ne sont pas les bonnes questions.

La mission semble bien terminée cette fois-ci, pour nous comme pour beaucoup d’autres associations, la ville se vide, plus de migrants, plus de bénévoles, plus de CRS (enfin si, il en reste encore beaucoup des CRS). Comme nous savons tous que les migrants vont revenir, nous reviendrons aussi… Du côté des associations, j’ai l’impression que les bénévoles sont frustrés de ne plus avoir personne à aider, plus de sens à donner à leur vie d’humaniste, alors que le jour où nous aurons plus besoin d’associations, de bénévoles, de militants c’est que le monde sera un monde en paix, celui qui n’existera jamais. Ce sont souvent des personnes qui imaginent comprendre le besoin des autres sans même avoir vraiment compris la demande des migrants, ils se lancent parfois dans un combat en imaginant sauver le monde alors qu’ils perdent leur temps, ils recherchent aussi de l’affection car les migrants adorent nous dire merci pendant des heures et certains bénévoles ont besoin de se sentir valorisé. Nous ne serons pas ce qu’est devenue la mission, si elle a trouvé un sens humanitaire à Calais sans migrants, on les a cherché quelques jours, on ne les a pas trouvés, s’ils se cachent c’est pour pas qu’on les trouve justement. On apprend que les associations n’ont alors plus le droit de venir en aide aux migrants sous peine d’une amande, les maraudes sociales en ville sont donc interdites mais on en fait quelques-unes quand même pour être sûr de laisser Calais qu’avec les CRS et sans migrants à maltraiter, maintenant que les caméras et humanitaires ne sont plus là pour témoigner. Dimanche matin en ville, les titres des journaux locaux affichés sur les vitrines des PMU déclarent que les migrants sont partis, que les pompiers sont soulagés, et que la vie peut revenir à la normal. A l’intérieur du PMU, 3 ou 4 vieux du coin prennent un petit blanc, pendant que d’autres jeunes endurent leur gueule de bois.

5 semaines viennent de s’achever, 5 semaines passées à observer, comprendre, rencontrer, discuter, picoler, aider,... Je m’en vais en laissant derrière moi ce qui était déjà là avant que j’arrive. Je suis contente d’avoir pris le temps d’écrire ce récit. J’ai surtout écrit parce que c’était devenu vital depuis mon arrivée à Calais, j’ai senti le besoin de le faire, ça été ma façon de vivre les choses, de les assimiler, de la digérer, de prendre du recul,… Donc je l’ai fait pour moi, mais aussi pour le partager, parce que tout est tellement mieux partagé plutôt que d’être vécu seul et gardé pour soi.

Ceci est un extrait de l’expérience que j’ai écrite, tellement elle m’a appris, je parle aussi de :
-  Pourquoi fuient-ils l’Afghanistan et le Soudan
-  Pourquoi l’Angleterre
-  Comment se déroule une audience au CRA
-  Les CAO aujourd’hui
-  La future Jungle

"Vous nous souhaitez pas bonne vacances ?!", que les migrants nous disait en montant dans les bus, sous prétexte qu’ils allaient vite revenir en pensant nous trouver là à les attendre…

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