Union des Syndicats CNT de la Loire

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Mouvement “youstink” au LIBAN - Interview novembre 2015
[Posté le 26/11/2015]

J’ai rencontré Ezz en février 2013 lors d’un voyage au Liban. Il nous a hébergés avec mon amie pendant plus de 8 jours. On a passé de longues soirées à discuter de la vie, de son pays et du nôtre autour de bouteilles de pinard de la Bekaa... Depuis il est même venu nous voir en France ! Nous sommes toujours restés en contact. C’est grâce à lui que j’ai pu constater qu’il se passait quelque chose au Liban, même si je ne comprenais pas grand chose puisque ses messages sont en général en arabe. Les médias français n’ont guère relayé le mouvement “youstink” et j’espère que cette petite interview par e-mail nous permettra d’en savoir un peu plus sur le comment du pourquoi de ces manifestations citoyennes.

Par JB adhérent de la CNT, Interview réalisée en Novembre 2015.

NB : Le mot “secte” utilisé à plusieurs reprises ne doit pas être pris dans le sens habituel du terme comme on l’entend en français, à savoir un petit groupe de gens qui idolâtrent un gourou. Du fait de la multiplicité religieuse du Liban, « secte » désigne ici une branche religieuse issue du christianisme ou de l’islam principalement. Bon, au final c’est quasiment la même chose, à la différence que les « sectes » dont on parle ici sont officielles et fédèrent toute la société libanaise.

1. Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Ezzat Agha, je suis un libanais de 31 ans qui n’en peut plus. A l’université j’ai étudié dans le but de devenir ingénieur en mécanique. J’ai été volontaire de manière active dans plusieurs organisations libanaises depuis que je suis adulte : Association Libanaise pour des Elections Démocratiques, Association Scout Libanaise pour n’en citer que deux.

2 – Peux-tu expliquer ce qui se passe au Liban et comment tout a commencé ? Peux-tu nommer les principales personnalités impliquées ?

En gros depuis la guerre civile au Liban dans les années 80, nous les Libanais avons été “gouverné” par les mêmes personnes appelées « Zaims » (1), qui sont en fait devenus généraux après avoir pris part à la guerre civile, et ils demeurent jusqu’à aujourd’hui le « Zaim » pour chaque groupe communautaire de la société libanaise. Dans les années passées, nous, le peuple libanais, avons été privés de notre droit de vote pour deux élections parlementaires consécutives, et sommes restés sans président pendant plus de 500 jours ; sans parler des problèmes qui émergent à chaque fois qu’un gouvernement doit être reformé car l’ancien n’était plus « conforme à la constitution » ou qu’un nouveau président est élu par le parlement.

Un problème est apparu récemment (il y a environ 4 mois) lié à la gestion des déchets. Une décharge du Mont Liban (Principale montagne au centre du Liban, ndt) a été fermée suite aux protestations des riverains, qui l’ont donc faite fermer de force. Les ordures de Beyrouth, de sa banlieue et du Mont Liban n’avaient plus de destination et ont commencé à s’entasser. Ce qui pose deux questions :

1. Pourquoi les riverains ont-ils protesté ? Et bien, en 1997, nous avions connu une crise similaire qui avait été résolue par l’ouverture de cette décharge qui ne devait être qu’une solution temporaire d’urgence pour quelques mois. Ça a duré jusqu’en 2015.

2. Pourquoi le gouvernement n’a pas fait rouvrir cette décharge de force ? Parce qu’un membre du Parlement, président du « Parti Socialiste Progressiste » et leader des Druzes du Mont Liban ,Walid Jonblat, a des intérêts là bas.

Les manifestations citoyennes ont commencé autour d’un groupe appelé “#YouStink” (“#TuPues”) avec environ 26 personnes. Aux manifs suivantes ils étaient 60, puis 1500, puis 6000 puis 150000 libanais, femmes, hommes, enfants, familles, séniors de toutes les origines de la société libanaise, dans tout le centre de Beyrouth (autour de la place Riad Al Solh et de la place des Martyrs)

Personnages clés : Je vais résumer ça en quelques points sur les principales coalitions et leurs collaborateurs (chaque organisation est désignée par une date, ndt)

8 Mars : Soutenu par les Syriens, le gouvernement iranien et qui sont grosso modo le front de résistance face à l’occupation Israëlienne au Sud Liban.

14 Mars : Soutenu par l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis, anti-coalition Irano-syrienne, bien que la plupart de leurs membres étaient soutenus par le régime syrien pendant la guerre civile libanaise (ce sont eux qui accusent le régime syrien d’avoir tué le député Rafik Hariri en 2005).

22 Août : Les nouveaux sheriffs de la ville ! Également appelé « Mouvement Civil », composé de citoyens libanais fatigués du système de sectes corrompues. Eux n’ont pas de soutien dans le gouvernement ou venu de l’étranger. Ils se sont montés pour protester contre le système sectaire en 2011, ce qu’ils ont toujours fait depuis, mais n’ont gagné en popularité que récemment suite à la « Crise des ordures » qui s’est abattue sur le pays. En clair ces gens ne sont pas un parti politique, ils n’ont pas de représentant dans le gouvernement ou au Parlement et ne sont pas dirigés par un « Zaim », ils protestent contre l’inefficacité du gouvernement, et leur demandent plus de transparence et de rendre des comptes.

Note : les mouvements ci-dessus sont un mélange de toutes les dénominations religieuses, cependant le 8 Mars est à majorité Musulmane Chiite et le 14 Mars est à majorité Musulmane Sunnite. Quant au mouvement citoyen, il est strictement civil et ne brandit d’autre drapeau que le drapeau libanais, en appelle à un Etat non-sectaire (ndt : autrement dit laïc) et la séparation de l’Eglise et de l’Etat. (1) « Zaim » est un mot d’argot libanais qui résume ce qu’ils sont : des leaders d’une des sectes libanaises qui tirent profit d’un système de « donnant - donnant », également connu sous le nom de « système de faveur », en gros tu rend un service à des gens et ils te sont redevables

3. A quel point es-tu personnellement impliqué dans les manifs ? De quelle façon participes-tu ?

En tant que scout, le patriotisme est l’une de nos vertus, c’est l’une des raisons principales de mon investissement dans le mouvement citoyen. Je participe à toutes les manifs en tant que citoyen libanais où mon expérience et ma connaissance des premiers secours peuvent être utiles.

4. Qu’espèrez-vous de ce mouvement ?

On m’a posé cette questions à plusieurs reprises et j’ai remarqué que ma réponse avait changé par rapport au début du mouvement,,, Mon père m’a demandé : “Qu’est-ce que vous espèrez faire ? Changer la société libanaise ?”Ma réponse a été que la différence entre nous et les autres pays arabes, c’est que nous n’avons jamais vécu de révolution civile pour demander l’accès à nos droits en tant que peuple, ça a toujours été fait par des leaders religieux ou une quelconque secte où de toute façon c’était pour leurs propres bénéfices. Ce que je veux moi c’est planter les graines de nos droits civiques, de responsabilité et de sens citoyen dans les consciences collectives au Liban.

Et maintenant... qu’est-ce que j’attends ?J’attends que le gouvernement libanais soit responsable de ses actes devant le peuple libanais. J’attends d’être libre d’exercer mon droit d’élire mes représentants au Parlement. J’attends de vivre dans un pays où chacun est traité de manière égale devant la loi. J’attends de vivre dans un pays où mon droit de manifester n’est pas piétiné. J’attends de pouvoir me doucher quand je veux, regarder la télé quand je veux, conduire sur une route goudronnée, randonner où je veux, vivre où je veux... J’attends de vivre dans un pays que je peux considérer mien, et pas celui d’une bande de privilégiés cachés, possédés et contrôlés par des bourgeois incompétents qui ne se rendent pas compte qu’ils sont des fonctionnaires d’Etat... C’est ça que j’espère maintenant. Je m’attends aussi à ce que le chemin soit très long, que les 40 dernières années vont prendre du temps à être surmontées. 5. Peux-tu nous parler des faits marquants et des principales dates du mouvement ?

http://lebanonrevolts.com/how-it-al... chronologie des évènements et des manifestations

site de “you stink”

6. Comment réagit le gouvernement ?

Le 22 Août il y avait bien 10 000 manifestants dans le centre ville de Beyrouth. Nous avons commencé à défiler de la place Riad Al Solh vers la place des Martyrs puis direction le boulevard Al Nahar. Ces rues et places sont toutes coupées par de plus petites rues qui peuvent amener à la place Nejme où siège le Parlement. Ces petites rues sont toutes barricadées de portails blindés, murs en ciment, fils barbelés etc par la police et avec le soutien de l’armée libanaise pour nous empêcher d’entrer place Nejme.

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Interview

La manif s’est poursuivie, on s’arrêtait à chaque point d’entrée en chantant des slogans anti-corruptions. A l’un de ces points près du Virgin Megastore, un soldat a sorti son arme et a tiré plusieurs salves dans l’air pour disperser les manifestants, ce qui fut le premier incident où l’armée a utilisé la force contre nous. On était révoltés, nos chants se sont emplis de rage parce qu’après que les militaires aient réagi comme ça, on ne s’est pas dispersé, ils ont alors commencé à utiliser des gaz lacrymogènes, puis des balles en caoutchouc et des canons à eau alors qu’on battait en retraite, pour se rassembler et défiler de nouveau. Ce fut une longue nuit, du genre qui arrive désormais à chaque manif.

L’armée considère chaque manifestation comme une menace, alors que nous le faisons de manière pacifique, en général par des sit-ins, peu importe l’endroit. Ils nous repoussent avec leurs boucliers anti-émeute, nous frappent avec leurs matraques sur la tête, quand on se fait attrapés, on est traînés par terre, et violemment tabassés même une fois qu’on est dans leurs locaux, même dans les comissariats. Les violences policières ne sont plus une légende pour nous...

http://hummusforthought.com/2015/08...

7. Comment être sûr que ce mouvement populaire ne soit pas récupéré par des partis politiques ou des mouvements religieux pour servir leurs intérêts ?

Il y a eu quelques occurences où des leaders de partis politiques ont déclaré aux infos qu’ils soutenaient notre cause comme mouvement populaire. Notre réponse a toujours été : “Si vous voulez nous soutenir, vous pouvez démissionner de votre place au gouvernement et vous serez plus que bienvenu-e à nous rejoindre en tant que citoyen-ne libanais.” Parce que nous pensons que le problème n’est pas avec tel ou tel parti, mais tous sans exception. C’est toute la classe et le système politique qui est corrompu. On ne fait pas de distinction entre un membre du parlement et un autre, on ne fait pas de distinction entre un parti politique ou un autre... ils sont tous corrompus jusqu’à preuve du contraire. 

8. Le mouvement “you stink” s’est internationalisé ces derniers temps. Recevez-vous de l’aide ou du soutien de l’étranger ? En attendiez – vous et en attendez – vous plus ?

Non, on n’attend rien. La seule aide qu’on reçoit vient des expatriés libanais ou dans le pays qui se sentent représentés par ce mouvement. Le rapport financier sur le site de youstink explique d’où viennent les fonds.

9. Pourquoi ce mouvement est-il si spécial pour le peuple libanais ?

Moi ce que je peux dire personnellement, c’est que ça a toujours été un de mes rêves de me battre pour mon pays et le droit de ses résidents. Et ce qu’on fait, et je le dis en toute honnêteté, est le premier mouvement de toute l’histoire du Liban qui me représente moi et beaucoup d’autres Libanais, qui croient en un Liban laïc et non corrompu. Ce mouvement représente l’espoir... L’espoir de pouvoir vivre et gagner ma vie ici sans être obligé d’aller dans un autre pays du Golfe pour l’argent, l’espoir d’un pays où mes enfants pourront avoir une éducation décente, l’espoir d’un pays où je ne serai pas laissé pour mort en étant vieux...

C’est ce que représente ce mouvement.. l’espoir de vivre dans la dignité...

10. Autre chose à ajouter ?

Je voudrais dire que tout ce qui précède n’est que mon opinion personnelle et le mouvement citoyen n’est en rien responsible de tout ce qui est dit, ce n’est que mon point de vue sur le sujet...

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