Extraits du BR n° 27



Mémoire ouvrière : le syndicat de lutte des travailleurs (SLT) d'Usinor-Dunkerque

Education : Darcos soutient l'échec !

Mortelles journées à la chaîne

Lectures du chat noir : "Palestine 141" de François Legeait et "Ecole, une révolution nécessaire" de la CNT-FTE

La grand' messe capitaliste



Mémoire ouvrière : 
le syndicat de lutte des travailleurs (SLT) d'Usinor-Dunkerque

En 1947, la CNT a connu un développement important. Mais ce développement a été stoppé par des querelles idéologiques incessantes et des positions rigides en contradiction avec l’action syndicale. C’est ainsi que, dès le début des années 50, la CNT a commencé à régresser pour ne renaître finalement que dans les années 90. Une belle occasion manquée, car si les militants, au lieu de se disputer sur des abstractions, n’avaient pas cassé le développement de la CNT alors très prometteur, ils auraient pu offrir un recours à tous les syndicalistes combatifs qui, après 68 et jusque dans les années 80, se sont fait exclure en masse des grandes confédérations. Prenons l’exemple de ce qui s’est passé dans notre région à Usinor-Dunkerque aux débuts des années 80…

Au début des années 80, des militants anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires de la CNT, de la CFDT et de la CGT regroupés dans un collectif dénommé « L’alliance syndicaliste » entrent en contact avec la section CFDT d’Usinor-Dunkerque. Plus de dix mille personnes travaillent alors dans cette entreprise et la section CFDT, très combative, représente plusieurs centaines d’adhérents et environ 30 % des voix aux élections professionnelles. Ils y rencontrent quelques-uns des sidérurgistes qui animent la section et qui ont des problèmes avec la direction de la CFDT. La plupart d’ente eux ne sont pas des « oppositionnels » (tels que se désignaient à l’époque une partie des militants CFDT), mais des syndicalistes actifs sans état d'âme concernant l'orientation et la direction de la CFDT (l'essentiel de leur activité consistant à combattre leur patron). Les problèmes qu’ils rencontrent avec la direction de leur syndicat sont liés à la préparation de la modernisation de l'outil sidérurgique (modernisation qui, quelque temps plus tard, va s'accompagner de divers regroupements, de fusions et de nombreuses pertes d'emplois). La section CFDT aurait pu créer de vraies difficultés à l'actionnaire principal (à savoir l'État français). Alors, un nettoyage préalable s'imposait et la direction de la CFDT s'en fit la complice. Parce qu'une vraie résistance était possible, il fallait détruire, démoraliser et chasser ceux qui étaient en capacité d'organiser cette lutte. Après avoir mis la section d’Usinor-Dunkerque en minorité au sein de la commission exécutive du syndicat métallurgique de Dunkerque (les bureaucraties savent organiser les majorités !), les exclusions sont arrivées. Plusieurs militants furent jetés de la CFDT comme des malpropres et la direction d’Usinor en profita pour licencier l’un d’entre eux, Frank Flatischler. Très vite, les camarades se constituèrent alors en syndicat autonome : le syndicat de lutte des travailleurs d'Usinor-Dunkerque (SLT). Après moult combats et difficultés, ce nouveau syndicat obtint sa représentativité dans l’entreprise et des relations sont nouées entre lui et la CNT (je me souviens par exemple d’une… gigantesque soirée « pizza » à laquelle j’avais été convié !). Mais, progressivement et victimes de l’isolement qui était le leur, beaucoup de militants se lassèrent et quittèrent l'entreprise. Si la CNT du début des années 80 avait été autre chose qu’un groupuscule, elle aurait pu apparaître aux yeux des camarades du SLT d’Usinor-Dunkerque comme un moyen de sortir de leur isolement. Exemple parmi d’autres d’une occasion manquée...

Eric Dussart (CNT-SSEC 59/62), 
d'après un texte écrit il y a quelques années par Jacques Toublet.

PS : Ironie de l’Histoire,  le fils de Franck Flatischler est aujourd’hui  un militant actif de la CNT !

Note du webmaster : Pour voir "Au pays d'Usinor", film de Richard Prost (20 mn - 1984), cliquer ici.



Education : Darcos soutient l'échec !

1) Dans le primaire

La fin des RASED semble proche. Savamment entretenue par une communication volontairement floue et faussement maladroite de l’Institution. Ainsi, Darcos parle de réseau « de soutien » (!) en évoquant les RASED et l’aide personnalisé est mise en place sans concertation avec le RASED. Quant au guide adressé aux parents, page 9, au paragraphe « Comment votre enfant sera-t-il aidé ? », rien sur le RASED, on croit rêver !

Mais c’est quoi le RASED ? C’est le « Réseau d'Aide Spécialisée aux Élèves en Difficulté ». Une équipe d’enseignants dont le but est d’aider les élèves à mieux réussir à l’école. Y’a qui dans le RASED ? Difficile de résumer sans être trop réducteur et sans non plus se perdre dans des termes « pédago-dogmatiques ». Je m’inspire d’une petite explication rédigée par la FNAME (l'association nationale des maître E) à l’attention des parents. Trois professionnels au minimum :

- le maître E : Pour une approche dite psycho- pédagogique pour aider les élève à surmonter leurs difficultés à apprendre et à comprendre : apprendre à réfléchir, apprendre à se souvenir, à savoir-faire, à oser, à faire l’expérience de la réussite en essayant de donner du sens à ce qui se passe à l’école.

- le maître G : Pour une approche dite « rééducative » avec les élèves trop timide ou trop excités qui n’arrivent pas à travailler. En dessinant, jouant, construisant, créant, on fait le pari que l’élève puisse se libérer de ce qui l’empêche d’apprendre…

- le psychologue scolaire : Il fait le lien entre l’enfant, la famille, l’école et les structures extérieures et utilise des tests, dessins, et la parole pour mieux cerner les besoins de l’enfant. En parallèle, il participe également à la conception, au suivi et à l'évaluation des projets d'intégration des enfants en situation de handicap.

Pour ces trois professionnels, les relations instaurées avec la famille sont vitales. En réalité, bon nombre de RASED sont incomplets depuis plusieurs années (pas de maître E à tel endroit, plus de maître G), les remplacements sont inexistants. Psychologue scolaire en congé maternité jusque mars ? Bah… pas de psychologue scolaire jusque là, alors ! Quand ils sont complets, ils sont insuffisants (cas de RASED fonctionnant avec une maîtresse G pour 20 écoles !). Souvent, on retrouve sur ces postes des enseignants faisant fonction (qui n’ont pas la formation correspondante) et les IEN en profitent pour les détourner de leurs missions en leur demandant de faire du soutien en classe. Ces situations n’aident assurément pas vous l’aurez compris à pérenniser le bon fonctionnement des RASED.

Aider les élèves à l’école ? C’est du soutien en fait !

Point de détail diront certains, mais c’est pourtant l’essence de notre métier : notre rôle n'est pas du renfort pédagogique, mais bien une prise en charge globale des difficultés de l'élève, nécessitant une approche plus globale (dite « systémique » pour employer des gros mots). Si l’élève ne réussit pas à l’école, c’est rarement parce que petit diable qu’il est, il a envie d’ennuyer son maître, d’embêter ses parents. Chaque élève a une histoire, un passé affectif, une relation à l’Autre, au savoir et à l’école dont il ne peut se défaire à 8h20 comme on enlève son anorak. C'est pour cette raison que les maîtres travaillant en RASED sont spécialisés (dans l'absolu pour être efficient), non pas qu'il s'agit de super instit qui savent tout, mais bien que leur façon de travailler requiert un regard particulier et des comportements qui ne sont pas innés....

Le soutien est assuré par des maîtres qui réexpliquent en petit groupes une notion qui n'a pas été bien comprise. Intervention qui peut être judicieuse pour des élèves qui manifestent des difficultés d'ordre « attendue », inhérentes à tout apprentissage... Mais là je doute: le soutien est fort inutile pour les élèves en grande difficulté, si ce n'est éventuellement exacerber une fois de plus leur souffrance de ne pas réussir à l'école.

« Travailler plus pour apprendre plus » ? Pas avec ces élèves en tout cas ! « Travailler autrement ? » Assurément ! Avec les parents, les structures extérieures, les enseignants... Tiens, les enseignants ! L’une des critiques les plus fréquentes en matière d’échanges entre enseignants en classe et RASED, c’est le manque de temps. Le temps, sujet récurrent... Il aurait été de bon ton de libérer les deux heures du samedi matin aux enseignants pour leur permettre de rencontrer, échanger avec les principaux adultes qui partagent la vie des élèves les plus en difficultés. Certaines écoles ont eu le courage de refuser la mise en place des aides personnalisées. Pourvu que ces initiatives fassent tâches d’huile. Tiens, moi j’en propose une : « Vous connaissez la nouvelle loi liberticide en matière de procédure préalable au déclenchement d'une grève ? Si tu fais grève et que tu le dis pas 48 heures avant, t'es puni... Par contre, tu peux dire que tu fais grève 48 heures avant et pas la faire... Tu viens bosser, tu perds pas ton salaire, les élèves sont pas là (puisque t'as dit que tu faisais grève...). Et tu as 6 heures pour échanger sur tes pratiques avec tes collègues, te demander comment tu vas faire bosser tes élèves qui sont en difficulté dans ta classe, parler avec les collègues du RASED pour qu'ils t'expliquent comment ils travaillent, rencontrer pour du vrai les parents qui n'ont pas démissionné mais pour qui tout n'est pas toujours simple.... Tout ça pour du vrai, pas entre deux portes et un café tiède ! ».

Darcos liquide les RASED !

La liste de 16500 postes supprimés l’an prochain est tombée. La situation est catastrophique dans le secondaire et, au niveau du primaire, parmi tant d’autres « réjouissances », 3000 maître E et G sont réaffectés et sédentarisés dans les écoles en lieu et place de 3000 enseignants partis à la retraite pas remplacés. Retournez en classe les fainéants du RASED ! Vous, les spécialistes de la difficulté scolaire, vous allez en avoir pour votre argent. Cachez ces élèves que je ne saurai voir, ceux qui ne comprennent rien à rien de l’exigence scolaire, que les autres puissent travailler en paix. Les autres, je vous conseille un pantalon confortable, 6 heures par jour sur une chaise, c’est pas facile, surtout en provenance directe de Grande Section. Quand vous aurez fini vos exercices de « Daniel et Valérie » page 12, vous commencerez votre dessin pour « Solidarité Défense ». Qu’un sang impur abreuve nos sillons... Malheureusement, vous avez bien compris que sortir des enfants parfois du néant pour leur permettre de suivre au final une scolarité presque classique n'intéressent pas nos chefs, bien plus enclins à s'exciter sur des préoccupations d'experts comptables. Pour nous, professeurs de RASED, l'enfant compte plus que la logique comptable ! Trop cher qu'ils disent ! Action ! On est tout plein et ils sont tous seuls !

E.L., stagiaire « maître E » à Lille
(sympathisant du syndicat CNT-SSEC 59/62).

2) Dans les collèges

On s’attend donc à la liquidation des RASED dans le premier degré. C’est pourtant l’extension du dispositif et de ses démarches au second degré qu’il faudrait envisager. Au collège, avec l’asphyxie programmée des très imparfaites SEGPA (Section d’Enseignement Général et Professionnel Adapté), et le retour des conceptions rigides de l’éducation, de l’instruction (mémorisation, récitation, rédaction, morale), le tri social est renforcé.

Aide aux devoirs, accompagnement scolaire ?

Les nouveaux dispositifs se multiplient hors temps scolaire pour les enseignant.e.s et les élèves : toujours travailler plus ! C’est le modèle des cours privés qui s’est diffusé dans les classes moyennes grâce aux réductions d’impôts. Mais les élèves en situation d’échec n’ont pas les outils pour faire les devoirs, expérimenter, approfondir, prolonger les activités de la journée. Leurs difficultés scolaires mais aussi psychologiques, familiales, et sociales sont telles que l’aide de l’adulte n’apporte que des solutions formelles et ponctuelles. Ces élèves en échec sont en outre les moins disposés à prolonger la journée (ces dispositifs s’organisent sur la base du volontariat des élèves) car ils n’aspirent qu’à fuir le contexte scolaire qui les dévalorise. Les « bons élèves » qui maîtrisent l’essentiel des apprentissages à la sortie des cours parce qu’ils ont intégré les normes des questionnements et des raisonnements, n’ont a priori pas besoin de ces dispositifs. Leurs parents rapportent fréquemment lors des rencontres avec les profs qu’ « ils ne travaillent pas beaucoup à la maison ». Tout cela profitent donc davantage aux élèves qui ne sont pas en grandes difficultés et des études montrent que les progrès sont « d’autant plus importants et fréquents que les difficultés étaient initialement moindres ».

Un soutien à l’échec ?

Les élèves les plus fragiles sont stigmatisés (on veut aussi les ficher) mais leurs problèmes subsistent. Car sur le temps scolaire, en l’absence de moyens humains et pédagogiques adaptés (il faudrait dédoubler les classes, de véritables formations et des temps de concertation) ils restent livrés à leurs désarroi face à la succession des tâches insurmontables voire incompréhensibles qui leur « prennent la tête ». Tout cela contribue à enfermer l’élève dans une logique de fatalité.

La solution du redoublement relève des mêmes a priori idéologiques : recommencer le programme dans les mêmes conditions pédagogiques, psychologiques, familiales et sociales ne sert pas à grand chose.

On accompagne donc l’échec, plus qu’on ne le combat, pour rassurer les parents et c’est en fait le contrôle social qui est renforcé. Dans le cadre de l’égalité des chances républicaine, chacun doit saisir sa chance, saisir les béquilles tendues. L’échec devient alors une responsabilité personnelle et familiale (suspension des allocations, contrats de responsabilité parentale). Les responsabilités collectives, inégalités sociales, culturelles, tri social scolaire sont évacuées. En s’appuyant sur le fatalisme, le ministère peut poursuivre son entreprise de liquidation du collège unique, collège pour tous et toutes en multipliant les orientations précoces en 4ème-3ème avec en point de mire l’apprentissage à 14 ans.

La CNT pour une école émancipatrice

Chacun le sait bien, il y a plusieurs collèges, depuis longtemps et de manière accentuée ces dernières années avec la dérogation généralisée à la carte scolaire : des collèges pour pauvres, des collèges pour classes moyennes apeurées et des collèges pour riches ; avec toujours des programmes faits pour préparer au lycée, dans l'absence de réels moyens pour assurer l'épanouissement de tous et toutes. Nous refusons les filières, la mise en apprentissage automatique des jeunes qui ne trouvent pas leur place dans le collège actuel et qui la trouveront encore moins dans celui qu'on nous prépare.

Nous ne défendons pas pour autant le statu quo. Nous sommes pour une éducation intégrale pour tous (pour que la technologie ne soit pas la dernière matière et que les maths redeviennent ce jeu aux innombrables portes, et non un outil de sélection des élites par l' « intelligence » par exemple), pour des formes d'apprentissage impliquant les élèves, pour la gestion collective des établissements par ceux qui y travaillent et y étudient. Pour nous, c'est le projet d'une école émancipatrice.

Aldo, professeur de collège à Lille
(membre du syndicat CNT-SSEC 59/62).




Mortelles journées à la chaîne

- Salut Karim
- Bonjour Abdel
- Monsieur N'Bo, comment allez-vous ?
- Ça va Thierry ?

Début de poste, il est 04h25, tout le monde est là alors qu'ils ne commencent que dans une bonne demi-heure. Ils sont présents, ils ont pointé, mais ils ne seront pas payés tant que la chaîne ne sera pas mise en route.

Que cherchent-ils à arriver si tôt ? Un peu d'humanité dans un boulot où ils restent debout sept heures durant ? Une évasion de leur cocon familio-télévisé ?

Quelque chose de complètement dingue qui n'arrive qu'une fois dans une vie ? Même dans un boulot de chaîne à l'usine ?!

Répondre à la question «pourquoi» reviendrait à répondre à la question de leur situation d'exploité de 1°, 2°, 3° génération de colonisés.

Ce matin, routinier à mon habitude, je distribue des gants neufs ou reprisés. Ils sont rassurés qu'il y en ait aujourd'hui, ça leur évitera un max de coupures. Ils partent en poste.
Le micro beugle sa mitraille, le tapis se met en route.

Un coup à gauche, un coup à droite, et ainsi de suite jusqu'à la pause, le geste est bien rôdé. Les plus chanceux arrivent à somnoler un bon geste, les autres se dopent des salaires de misère qu'ils reçoivent.

Le premier arrêt d'urgence ne se fait pas attendre. A l'habitude, je me pointe. Sur le chemin,  je me dis: « Fais chier, encore un qui s'est pris une seringue dans le doigt ! ».

Ça saigne un peu, mais ça ira. «Un coup d'antiseptique, un bandage serré à mort, et c'est bon ! ». Bernard, opérateur de tri en contrat CAE, 28 heures par semaine, sort de l'infirmerie. Son doigt customisé en un mini boudin blanc, il reprend son poste.

Un coup d’œil sur la montre et c'est parti. Il reste une heure et demie avant la pause. Le défilé des pipis commence. « Pour éviter tout abus, les opérateurs n'auront pas le droit d'aller uriner une heure avant, ni une heure après la pause », ordre du directeur. Il faut bien comprendre qu'ils sont là pour travailler : « On ne les paie pas à se promener ! ». Et comme cette restriction ne suffisait pas : « Vous les accompagnerez un à un aux toilettes et ce pour éviter toute dégradation ! ». Merci patron !

C'est au tour d'Ablaï de monter aux toilettes. Je le suis dans les escaliers. Arrivés là-haut, il me dit: «C'est comme à la garde à vue !?». J'ai honte, terriblement honte. Ce gars, ex sans-papier, en a vu, et des pas mûres.  Il comprend que je n'y peux rien, il ne m'en veut pas. Mais moi je m'en veux à mort.

Il m'arrive d'en rire. Mais ce qui en ressort est très jaune. Je pourrais mettre sur mon CV: «Gardien de prison d'insertion ».

C'est bien de ça qu'il s'agit : une prison d'insertion. Des individus condamnés à errer de contrat aidé en contrat aidé.

Patrick en est rendu à son troisième. A chaque fois dans une boîte différente et à chaque fois parce qu'il a, soi-disant, un manque de formation ou d'expérience. Il a plusieurs fois posé la question au chef d'équipe : « Et pourquoi ils nous prennent pas à 35 heures et en CDI ? ». Et le chef de répondre : «C'est le conseil d'administration qui décide...». Et hop, la balle est envoyée dans des sphères interdites au simple opérateur. 

Xamo (CNT-STIS 59)



Lectures du chat noir : "Palestine 141" de François Legeait et "Ecole, une révolution nécessaire" de la CNT-FTE

Par Jluc du syndicat CNT-SSEC 59/62

1) François Legeait, « Palestine 141 », Les éditions de Juillet, 20 euros. Disponible à la CNT-Béthune ou à la librairie « Un pas de côté » de Béthune.  

François Legeait est photographe-écrivain, peut-être le contraire, mais sans aucun doute photographe. On se souvient de son saisissant « Destins clandestins – Les réfugiés après Sangatte » paru en 2006. Cette fois-ci, il nous livre son témoignage sur la Palestine : « Palestine 141 ». Je ne dis rien du titre, vous découvrirez. Des photos et un carnet de route – Dans son ‘carnet de  route’,  François écrit, au jour le jour, le journal de  ses trois voyages en Cisjordanie. Il capte en quelques mots la vie au quotidien dans les  territoires  sous occupation : ravitaillement, chômage, déscolarisation  mais aussi check point, contrôles policiers, omniprésence de l’armée d’occupation, rafles, intrusions nocturnes dans les camps, comme celui de Batala à Naplouse qu’il vit au sommet d’un toit.

Mais n’attendez pas des clichés de guerre, des corps-martyrs, des interventions militaires et des arrestations musclées… François ne les ignore pas et ne feint pas de les ignorer. Mais ce n’est pas son parti pris, son œil est ailleurs… tourné vers les enfants, les hommes et les  femmes qu’ils rencontrent. Son intérêt est pour la vie même, jamais figée, même quand tout fout le camp et quand on se retrouve parqué avec pour seul horizon les barbelés  d’un camp…

Ses portraits sont de haute facture, de noir et de blanc - à l’ancienne, à l’argentique. Les enfants surpris au jeu ou les adolescent-e-s au visage grave montrent une jeunesse palestinienne que l’on pourrait croire ancrée dans la fatalité du renoncement ou guidée vers celle d’une lutte désespérée. Mais tous les regards que saisit François sont d’une telle intensité qu’on ne sent pas là les  regards d’une jeunesse dont le destin  serait de rester soumis.
François a l’œil et la main… rare… donc à regarder et à lire de près…

« École, une révolution nécessaire » Coordination et entretiens de Grégory Chambat –Éditions CNT de la région parisienne, 2008 – 13 euros.
                      
« Ecole, une révolution nécessaire » est à lire. Grégory Chambat a réuni les témoignages qui composent le bouquin. A lire pour retrouver dans la vivacité des entretiens le parcours de militants de la CNT-Education, instit, TOS, surveillants, prof,  tous engagés dans une pratique éducative en  faisant vivre leur engagement cénétiste. Il n’y a pas de fatalité disent-ils tous de concert et à leur façon …Il y a des vies qu’on se fabrique avec ses idées et ses engagements - certes aussi avec des remises en question - mais toujours avec le bel enthousiasme fraternel de l’insoumission à l’ordre existant et cette conviction forte que l’émancipation  sociale et politique passe aussi par l’éducation.



La grand' messe capitaliste

( Prêtre = P   -   Spectateurs = S )

1.                 Entrée

(Le prêtre accueille les fidèles en souriant)

P : Mes très chers frères, mes très chères sœurs, le Grand Capital nous a réunis aujourd’hui pour louer son nom. Je suis heureux de nous voir toujours plus nombreux au temple de la consommation et de voir tant de pays se rallier à notre cause. Chaque jour, plus de fidèles viennent admirer la gloire du Grand Capital pour le bonheur de tous et la croissance éternelle. Je suis heureux de voir des enfants parmi nous… Venez plus près, les enfants… Je suis heureux de voir que la foi les touche de plus en plus jeunes, qu’ils comprennent de plus en plus tôt que le Grand Capital et la croissance sont les buts ultimes de nos vies.

P : Levons les bras bien haut, mes frères, afin d’acclamer la gloire du Grand Capital.

(Le prêtre lève les bras très hauts et les spectateurs l’imitent. Il prend un air grave)

P : Gloire à toi, ô Grand Capital.

2.                 Confession des péchés

(Temps de pause. Le prêtre regarde par terre, puis lève la tête doucement et regarde tristement le public)

P : Je confesse au Grand Capital tout puissant, à saint Jean-Marie Messier, à saint Bernard Arnaud, à tous les actionnaires, à saint Louis Schweitzer et à saint Antoine Sellières, à vous, mes frères, que j’ai beaucoup péché, par pensée subversive, par parole démoralisatrice et par action contestataire.

(Le prêtre se frappe trois fois la poitrine.)

C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute.
C’est pourquoi je supplie la bienheureuse croissance toujours vierge, saint Laurent Fabius et saint Alain Minc, les apôtres Jean-Marc Sylvestre et Jean-Pierre Gaillard, tous les saints et vous, mes frères, de prier pour moi le Grand Capital, notre Dieu.
Que le Grand Capital tout puissant vous fasse miséricorde, qu’il vous pardonne vos péchés et vous conduise à la croissance éternelle.

S : Amen

(Différents témoins viennent confesser leurs péchés au micro)

2.1.    Premier témoin

Oui, Grand Capital, j’ai péché. En ces temps de guerre, je n’ai pas fait preuve de patriotisme économique. Samedi dernier, j’ai préféré aller me balader dans les champs plutôt que d’aller te louer au grand temple de la consommation. Pardonne-moi, saint Michel-Edouard Leclerc, de ne pas avoir participé à la croissance économique, et ainsi, de mener le pays à la récession.

P : Que le Capital tout puissant me fasse miséricorde, qu’il me pardonne mes péchés et qu’il me conduise à la croissance éternelle.

P : Tous ensemble, mes frères.

S+ P : Que le Grand Capital tout puissant me fasse miséricorde, qu’il me pardonne mes péchés et qu’il me conduise à la croissance éternelle.

2.2.    Deuxième témoin

Oui, Grand Capital, j’ai péché. Je préfère rouler à vélo plutôt que d’utiliser l’outil de liberté et de bonheur qu’est l’automobile. Pardonne-moi, saint Jacques Calvet, d’avoir mis en danger le fleuron de l’industrie française, les usines d’automobiles et tous mes frères qui y travaillent.

P : Tous ensemble, mes frères.

S+ P : Que le Grand Capital tout puissant me fasse miséricorde, qu’il me pardonne mes péchés et qu’il me conduise à la croissance éternelle.

2.3.         Troisième témoin

Oui, Grand Capital, j’ai péché. Je n’ai pas regardé la télévision, mardi soir. Mon esprit s’est ainsi éloigné du droit chemin pour se laisser aller à des pensées impies et subversives.
Pardonne-moi, saint Hervé Bourges, d’avoir commis le crime de pensée et d’avoir fragilisé l’unité de notre communauté de consommation.

S+ P : Que le Grand Capital tout puissant me fasse miséricorde, qu’il me pardonne mes péchés et qu’il me conduise à la croissance éternelle.

2.4.    Quatrième témoin

Oui, Grand Capital, j’ai péché. Je suis allé en vacances dans les Cévennes en train. J’ai refusé la super promotion de Travel On-Line qui m’offrait la possibilité de partir pour 1 500 F dans un palace au Bangladesh.

Pardonne-moi, saint Gilbert Trigano, d’avoir mis en danger le trafic aérien et les clubs de vacances de touristes occidentaux qui permettent aux populations affamées du tiers-monde de sortir du besoin.

S+ P : Que le Grand Capital tout puissant me fasse miséricorde, qu’il me pardonne mes péchés et qu’il me conduise à la croissance éternelle.

3.    Sermon

Mes biens chers frères, mes bien chères sœurs, nous voici réunis en ce troisième dimanche après l’ouverture du deuxième marché du Palais Brognard. Aujourd’hui, mon cœur est en peine. J’apprends que des hérétiques, parmi notre communauté, diffusent des journaux subversifs et blasphématoires. Certains d’entre vous, parmi cette assemblée même, en viendraient à contester le caractère indépassable de la pensée lumineuse du Grand Capital. Qu’ils se repentent !

Veulent-ils rejoindre dans l’obscurantisme ce faux prophète impie dénommé Jésus-Christ, qui a subverti les foules pendant tant d’années ? Cet hérétique prêchait la pauvreté, la simplicité et refusait la compétition à outrance. Rappelons comment il a chassé les marchands du temple qui servait le Grand Capital notre seigneur. Est-ce ainsi que nous participerons à la croissance et à la consommation éternelle ? Comment le marché peut-il supporter de tels actes qui mettent en cause son caractère sacré ? Parjure, vade retro Satana Jésus-Christ, Dieu des pauvres, vil hippie.

Des esprits contestataires mettent en doute la pensée du Grand Capital. Ainsi, certains ne croient plus à la sainte croissance. D’après eux, une croissance économique infinie serait impossible sur une planète où les ressources sont limitées. Hérésie ! Pardonne-leur, Seigneur, ils ne savent pas ce qu’ils disent. D’autres osent insinuer qu’une consommation frénétique n’apporterait pas le bonheur, que la consommation ne serait pas une fin en soi. Mais, pire encore : quelques-uns parmi vous douteraient de la capacité de la science à résoudre tous nos problèmes. Veulent-ils finir dans les flammes de la pauvreté ? Argh ! Grand Capital, aide-nous à ramener tes enfants perdus sur le chemin de la vérité incontestable du marché.
Seigneur, délivre-les du mal.

Autres paroles hérétiques : des esprits forts soutiendraient que le “ nouveau ” ne serait pas une valeur en soi, mais un fait temporel ! Quelle ineptie ! Mes enfants, tout ce qui est nouveau est bon. “ C’est nouveau, c’est bien ! ” dit le Grand Capital. Répétez avec moi : “ C’est nouveau, c’est bien ! ” Innovation, nouveauté, c’est jeune, fresh, yeah ! Par contre, “ c’est vieux, c’est mauvais ! ” à bas le vieux, c’est ringard, dépassé. Qu’est-ce qui est jeune ? Qu’est-ce qui est vieux ? Jouez avec moi.
La liberté d’entreprendre, la liberté des marchés ? (Le prêtre interroge la foule à chaque question.)
Oui, c’est nouveau ! C’est formidable !
Le contrôle démocratique de l’économie par les citoyens ?
Ha, beurk. C’est mauvais. C’est ringard ! C’est vieux !
Le téléphone portable, la voiture, la télé, les OGM, la pub, la vitesse, la compétition ?
It’s new ! It’s good ! Ha, quelle extase !
La bicyclette, le potager, le théâtre, la lecture, la politique, la lenteur, la convivialité ?
Bahhh ! It’s old, it’s bad. Beurk ! Beurk !
Mes fils, mes filles, mes chers consommateurs, ne vous éloignez pas de votre poste de télévision. Vous le regardez en moyenne 3 heures et demie par jour. Ces derniers doutes parmi vous prouvent que ce n’est pas encore assez. La consommation, la croissance, c’est le bonheur. Ne réfléchissez pas, vous risqueriez de mettre la sécurité et la joie de vivre de tous en danger. Alors, je vous en conjure, mes frères, unissons-nous dans la foi sacrée en la science. Bénissons chaque jour le Grand Capital.
Amen

4.    Prière universelle.

P : Mes très chers frères, prions ensemble.

(Le prêtre lève les bras)

P+S : Je crois en un seul but, tout puissant, l’avènement du capital, créateur de tous les biens matériels et immatériels.
En la croissance éternelle et infinie, au détriment de la vie terrestre et de toutes les ressources qui s’y trouvent.
En un seul homme, saint Jean-Marie Messier, par qui tout a été fait : qui, à nous les consommateurs et pour notre salut, nous a donné les biens de la terre.
En la résolution de tous nos maux par le progrès scientifique, et à l’avènement mondial du modèle occidental.
En la très sainte consommation qui apporte le bonheur des hommes et la richesse de nos vies.
Je crois en l’avènement du Temple, seul et unique lieu de consommation, et de tous les messages publicitaires donnés par lui aux hommes, pour nous permettre d’y répandre notre joie à travers la consommation éternelle.

5.                 Fraction de l’euro

(Long silence. Le prêtre est assis et regarde par terre. Il se lève lentement et s’avance vers l’hôtel)

P : Nous te supplions donc, Grand Capital, de recevoir cette offrande. Daigne rendre cette action pleinement fructueuse, afin qu’elle devienne pour nous le signe de la Croissance des indices boursiers. Ainsi, ton fils, saint Jean-Marie Messier prit l’euro, le bénit, le rompit et le donna à ses disciples, en disant : Prenez et mangez-en tous, car ceci est le corps de la terre que nous allons piller pour vous.

(Le prêtre élève l’hostie pour permettre aux fidèles de l’adorer)

P : De même, après le conseil d’administration, prenant aussi ce précieux calice entre ses mains riches et vénérables, il le bénit et le donna à ses disciples en disant : Prenez et buvez-en tous, car ceci est le calice de la sueur des hommes, la sueur de ceux qui travaillent pour nous.
Le prêtre élève le calice pour permettre aux fidèles de l’adorer.

P : Grand Capital, à travers ces offrandes, nous t’offrons nos vies. Nous sacrifions 350 000 humains tous les ans sur l’autel de l’automobile afin de satisfaire à la croissance et au progrès. Bientôt, ce sera l’humanité tout entière qui se sacrifiera pour toi. Quand les hommes auront détruit la planète, ils te rejoindront unis dans le royaume du premier marché. Merci, ô Grand Capital. Saint George Bush l’avait prédit dans son royaume : “ L’environnement ne doit pas remettre en cause l’économie. ”

P : Mes très chers frères, mes très chères sœurs, prions ensemble.

S + P : Notre Grand Capital, qui est aux cieux, que ton idéologie soit incontestée, que ton règne total s’accomplisse, que la volonté du marché soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui la croissance éternelle et pardonne notre sobriété comme nous pardonnons à ceux qui n'ont pas dépensé. Et ne nous laisse pas succomber à la tentation de nous contenter de ce dont nous avons besoin.

P : Mais délivre-nous du mal.

S + P : Amen

P : Délivre-nous, de grâce, Grand Capital, de tous les maux passés, présents et à venir ; et par l’intercession de saint Jean-Pierre Gaillard, du bienheureux et glorieux CAC 40, Dow Jones et indice Nikkei. Daigne nous accorder l’abrutissement par une consommation sans fin et effrénée, avec la bénédiction de saint France-Inter, saint TF1 et de tous les médias réunis ; afin que, par le secours de ta miséricorde, nous soyons toujours affranchis du désir d’être des humains libres et conscients, et en sûreté au milieu de tous les fléaux qui nous menacent : prise de conscience, liberté et volonté de vivre pleinement. Par le même saint Jean-Marie Messier, ton Fils, qui vit et règne, Grand Capital, avec toi, dans l’unité de la croissance, de la consommation et du progrès.

S : Amen.

Texte trouvé sur internet (site aujourd’hui disparu)
et gardé au chaud dans les archives du BR.




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