Extraits du BR n° 19


Rubrique nécrologique
Mais pourquoi la CGT n’appelle pas à la grève générale interpro ?
Oser se battre et vaincre (critique de la pensée docile)
Manifs et grèves : quelques anecdotes locales "croustillantes" et… interpellantes
Cure Anti-G8 à Evian



Rubrique nécrologique


Si nous laissons faire, les retraites vont inéluctablement baisser pour, à court terme, disparaître (du moins dans leur forme d’aujourd’hui). La politique libérale du gouvernement condamne le système de solidarité entre les générations, bien qu’il soit parfaitement viable et pour de nombreuses années.

Vont poindre (certains sont déjà mis en place) les fonds de pension, véritables pièges à cons et mannes financières pour les assureurs ou autres malandrins. Sans entrer dans la technique des fonds de pension, on peut dire que si pendant quarante ans vous versez 2000 F par mois (au diable les euros qui endorment) pour un complément retraite, vous ne serez même pas sûrs d’avoir 2000 F de complément mensuel pour votre retraite (et encore, je ne tiens pas compte de l’érosion monétaire). Je mets au défi n’importe quel capitaliste patenté de me prouver le contraire. 2000 F par mois, c’est excessif ! Faut pas rêver, pour compléter votre retraite, il vous faudra verser bien plus pour espérer une retraite décente.

êtes-vous prêt à verser plus de 2000 F par mois pendant 40 ans pour compléter la misère de pension que vous versera votre caisse retraite ? De plus, pour maintenir un certain rendement des fonds de pension, les actionnaires (dont nous ferons partie) exigeront une meilleure productivité, des délocalisations par paquet (bientôt on visitera la France et l’Europe comme le plus grand et plus beau musée du travail et des travailleurs). Après avoir épuisé toutes nos richesses (et toutes nos pauvretés), les fonds de pension comme les retraites s’épuiseront. De pauvres travailleurs nous deviendrons de pauvres petits actionnaires (de pauvres …). Même notre fierté, on nous l’aura enlevée.

Et pendant ce temps là, ces pourris de capitalistes continueront à se pavaner dans des paradis extra-terrestres à comptes numérotés. Ainsi, à titre d’exemple, les camarades de la Redoute continueront de se crever pour cinq à six milles francs par mois (et encore, je suis large) pendant que Pinault se gobergera dans ses Pollock ou Mondrian. Y en a marre, nous aussi on veut des Pollock ou des Mondrian dans notre salon ! (quoique ? à bien réfléchir, on n’en demande pas tant). VOILà NOTRE PROCHAINE REVENDICATION : NOUS VOULONS UN POLLOCK DANS NOTRE SALON (cela étant, je me contenterai d’un Van Dongen si tous les travailleurs ont épuisé les Pollock). m

Pierre (Syndicat des services et de l’industrie CNT)





Mais pourquoi la CGT n’appelle pas à la grève générale interpro ?


C'’est une question posée par beaucoup de grévistes pendant les longues semaines de grève reconductible du printemps. Les passages ci dessous ne prétendent pas répondre intégralement à la question posée. C’est un point de vue personnel reconstitué à partir de messages échangés sur les listes internet de lutte. Au sein même de la CGT des militant(e)s ont lutté pour que la direction confédérale assume ses responsabilités, certain(e)s agissent même au quotidien pour contrarier les évolutions évoquées ci-dessous. Transformer de l’intérieur les stratégies de la direction confédérale CGT ; est ce possible ? Faudrait demander aussi aux camarades de la CFDT ou de la FSU !

CGT reste contrôlée par des membres du bureau politique du PCF
Remarque préalable : n'oublions pas que la bureaucratie CGT reste contrôlée par des membres du bureau politique du PCF !
Pour Marx : les mouvements des masses sont autonomes, indépendants et les organisations politiques socialistes ou communistes ne sont que "l'expression d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux". Jusque là pas trop de problèmes ! Lénine infléchit les constats et théories de Marx. Il se méfie de la spontanéité des masses : elle n'est que la forme embryonnaire du conscient, et la conscience de classe ne peut qu'être apportée de l'extérieur (le parti bolchevik par exemple) et donc l'avant garde révolutionnaire doit se garder de toute soumission servile à la spontanéité du mouvement ouvrier. (Lénine, Que faire?). Fondamentalement l'idéologie léniniste entraîne ses disciples à se méfier des mouvements de masses spontanés ou auto-organisés parce qu'ils débordent le parti, le mouvement social pourrait bien s'en passer. Pour eux, la conscience de classe ne peut naître spontanément au sein des masses qui sont considérées comme mineures et abruties, aliénées par les contingences matérielles quotidiennes.

C’est seulement au sein des partis d'avant garde que la conscience de classe est la plus aboutie, on y adhère par choix idéologique (avec parfois des rites de passage). D'où le mépris pour les syndicats, viviers instrumentalisés, et leurs revendications immédiates; y compris en périodes de luttes.

Ces tendances profondes de l'idéologie qui règne depuis des décennies à la CGT (1) ou à la FSU (les mêmes aux commandes) sont associées depuis quelques année aux stratégies d’une direction bureaucratique convertie au libéralisme (gauche plurielle "réaliste" au pouvoir) qui développe une nouvelle politique de rapprochement concurrentiel avec la CFDT pour participer à la CES (voir dans BR n°12 de 2001 à l'occasion du sommet européen de Bruxelles).

La CGT s’intègre pour contenir l’explosion sociale
Cette orientation de la CGT remonte à 1945. C’est pour accompagner le PCF qui participe alors aux gouvernements entre 1945 et 1947, que la direction de la CGT s’intègre pour contenir l’explosion sociale et collabore avec l’Etat affaibli pendant la résistance et le patronat discrédité par la collaboration(2). C’est l’union sacrée autour de la "bataille de la production". La participation à la gestion du capitaliste au sein des entreprises privées ou nationalisées (paritarisme, cogestion, comités d’entreprise, permanents) et des bourses du travail (gérées par les politiques municipaux ou départementaux) est engagée (3). La sécurité sociale est fondée en octobre 1945 sur la base de la redistribution des revenus entre salariés sans faire payer davantage les patrons (les salaires sont bloqués mais la productivité augmente ; il faut "retrousser les manches"). La gestion de la sécu offre accessoirement de nombreuses planques aux permanents. En février 1945, les comités d’entreprise et les délégués du personnel (dans le texte : les salariés sont associés à la marche de l’entreprise mais l’autorité de la direction est maintenue), participent de cette même collaboration de classe assumée et contrôlée par les directions syndicales "représentatives" (seules habilitées à présenter des candidatures au premier tour). Cet encadrement de la classe ouvrière est un instant débordé puis endigué pendant les grèves de 1947 !

On ne remet pas en question des décennies de pesanteurs idéologiques
Difficile dans ces conditions d'espérer que la CGT appelle à une grève générale qu’elle ne peut contrôler ni orienter au bénéfice du parti (pas d’échéances électorales et surtout pas de programme) et qui porte de surcroît sur des revendications (au minimum : taxer le capital pour assurer la répartition et les 37,5 maximum) qui imposent une rupture avec les logiques néo- libérales et capitalistes convenues. On ne remet pas en question des décennies de pesanteurs idéologiques et bureaucratiques en quelques semaines (4).

Une seule arme … la grève générale
Pour les anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires, la grève générale est l'arme spécifique des masses autonomes (5), leur propre création (les statuts de la CNT interdisent la soumission du syndicat aux organisations politiques: pas de secrétaire, trésorier ou porte-parole même local membre d'un parti quel qu'il soit). Cette grève générale n’a pas pour but de remettre le sort des salariés entre les mains des partis (grève générale politique au sens de parlementariste ou électoraliste) lors d’élections (voir 68 et le retour aux urnes qui sonne le glas du mouvement) mais doit prendre un caractère gestionnaire avec réappropriation des moyens de production et contrôle sur la production. La conscience des travailleurs se construit dans la grève et elle porte en elle sa propre capacité à imposer ses revendication (c'est nous qu'on bosse, qu'on produit, si on arrête....c'est pas au patronat, c'est pas à Matignon....la vraie démocratie elle est ici!).

Le choix du syndicat (on y adhère comme salarié conscient de ses intérêts immédiats au départ, pas par idéologie) comme organisation de lutte est justifié par la confiance faite au salariés à développer dans l'action, à partir de la lutte collective et interprofessionnelle pour des intérêts immédiats (les salaires, les cotisations patronales...) la conscience de classe (et le projet de société anticapitaliste, antiautoritaire, solidaire, autogestionnaire). C’est par le renforcement de ces forces autogestionnaires que la transformation sociale par la grève générale pourra s’accomplir malgré les syndicats institutionnalisés.

1. En 1968 la CGT freine déjà ! Transmission orale. Nos camarades ex « Mao spontex » en ont de bien belles et locales à raconter.

2. Les statuts de la CNT datent de 1946. C’est par refus des décisions du congrès CGT d’avril 1946 qui transforment le syndicat en rouage de l’Etat (et du PCF) que des militants syndicalistes révolutionnaires et libertaires fondent la CNT.

3. Rien à voir avec les bourses du travail autonomes et autogérées de Pelloutier ou Pouget. C’est au sein des Unions Locales CNT qui s’inscrivent dans cette tradition que les syndicalistes CNT expérimentent leurs capacités gestionnaires: bibliothèques, caisses de secours, coopératives alimentaires, assistance juridique…etc

4. Pour ménager les directions syndicales, les apparatchiks locaux reprennent en chœur le refrain «la grève générale ne se décrète pas : précaires du public et salariés du privé n’étaient pas disposés à bouger». Ça ne se décrète pas en effet mais ça se construit ! Qui a pendant des années abandonné les précaires du public à leur sort (FSU: refus de la titularisation sans condition et accords Sapin), les salariés du privés aux vagues de licenciements ( pas de riposte CGT à la hauteur des attaques patronales dans le textile, la métallurgie, la chimie, etc …) et les chômeurs au « traitement social » ( RMI, CMU, CES, Emplois jeunes, et même intermittents du spectacle…) ? En dernier recours ils finissent par lâcher que la réponse syndicale ne peut être à la hauteur et qu’il faut « reconstruire le Parti » pour faire face sur le long terme. Incorrigibles!

5.Toutes les manœuvres qui tentent de les détourner de la grève (à l’approche du Bac ou des festivals par exemple) au profit d’actions spectaculaires ou de forum-débats peuvent indiquer la volonté de freiner le mouvement social en proposant des substituts à la grève, mais aussi de les déposséder de leur autonomie au profit d’hypothétiques recompositions politiques. Transformés en auditeurs d’experts, en citoyens ou en consommateurs (grève de la consommation souvent proposée), les travailleurs redeviennent les troupes (des électeurs qui délèguent le pouvoir) au service des partis politiques. Ainsi lors des dernières AG de l’été, intermittents, éduc à Villeneuve d’Ascq , inter-précarité au théâtre du nord on a pu constater que les partis cherchaient à transformer les AG du mouvement social en tribunes politiques. « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux mêmes. »

Aldo (Syndicat Santé Social Education Culture - CNT)





Oser se battre et vaincre (critique de la pensée docile)


«Nous n'avons pas décidé, un beau matin, de dire non au syndicat. Avant toute pratique, la connaissance est nécessairement livresque. Et tous les livres nous enseignaient la nécessité du syndicat. Nous étions donc, comme tout le monde, syndicalistes. Mais comme nous étions, dès avant mai 1968, opposés au PC, au révisionnisme, nous étions pour le syndicalisme prolétarien. Comme nous voyions les choses de très loin, nous admettions cette évidence pratique : la CGT, c'est une forteresse ouvrière, le syndicat le plus fort, et le plus riche de traditions . Donc nous avons choisi le syndicalisme prolétarien à la CGT. Le raisonnement est simple : nous opposerons à la doctrine et à la tradition de lutte de classes de la CGT la réalité de ses actions, ou plutôt de ses inactions, de ses trahisons. D'où le mot d'ordre clair et frappant : contre les bradeurs, vive la CGT de lutte de classes.

Ce mot d'ordre eut de l'écho. Pourquoi ? Pas tant parce qu'il correspond à une thèse célèbre de Lénine sur la lutte à l'intérieur du syndicat conservateur ; mais, parce que dans la classe ouvrière il existe des syndicalistes prolétariens. Ce mot d'ordre permettait de rallier les syndicalistes prolétariens. Nous n'avons pas eu le temps de trop délirer sur ce mot d'ordre, d'imaginer le réseau vaste et complexe des fractions syndicalistes prolétariennes au sein de toutes les fédérations CGT d'industrie, la scission de masse de la grande CGT, désormais passée aux mains des porte-serviettes. En effet le printemps de l'année 68 allait nous surprendre et nous réserver une de ses petites malices.»


Philippe Olivier, Syndicats, comité de lutte, comités de chaînes, Les Temps Modernes, n° 310bis, 1972, Nouveau fascisme, nouvelle démocratie.

Le mouvement social du printemps 2003 s'est largement développé en marge des appareils syndicaux nationaux, voire contre leurs méthodes rituelles de la journée de grève de 24 heures au moment du vote du budget, au moment de tel événement fixé par les autorités. Puis, après le rituel, on se réjouit du pourcentage de grévistes et on s'assied à une table de négociations. Et, des deux côtés de la table, on se félicite du résultat. On se félicite d'avoir obtenu ce que l'autre avait prévu de lâcher, de toute façon.

Les appareils syndicaux et la « tactique des temps forts »
C'est cette pratique qui a été menacée par le mouvement. Les appareils syndicaux ne pouvaient plus agir comme si nous étions des petits soldats. Ils devaient écouter ce que nous avions à dire avant de se déterminer. Nous avions juste besoin qu'ils déposent des préavis de grève, puisque la légalité républicaine est ainsi faite. Ils se gardèrent bien de diffuser largement les préavis de grève déposés. Pour les acteurs déterminés, ce n'était pas un problème. Ils n'avaient pas eu l'idée de consulter le calendrier des préavis avant d'engager l'épreuve. Ils avaient osé, librement.

Mais, les appareils syndicaux sont malins. Ils ne pouvaient pas contrôler le mouvement ? Qu'importe. Ils s'y associèrent. Ils décrétèrent une tactique «les temps forts» avec des appels hebdomadaires ou bi-hebdomadaires : grève, action et surtout manifestation. Finalement, qu'importe le nombre de grévistes, il fallait être nombreux dans la rue. Et surtout, montrer petit à petit qu'il y avait de moins en moins de grévistes et de manifestants. Les médias furent de merveilleux alliés. Et, l'utilisation des chiffres officiels, thermomètre critiqué, un outil bien utile pour éteindre l'incendie. Le gros problème, la difficulté ce fut le 25 mai. La manifestation nationale de Paris dépasse les espérances. Les slogans sont combatifs. Les médias, la police minorent les chiffres. Les appareils syndicaux sont très discrets et n'engagent pas la bataille des chiffres. Le danger était là : on appelle à agir et ça marche plus que prévu. Au lieu d'être un aboutissement, le 25 mai est un début.

En fait, tout au long de ces trois, quatre mois, les appareils agirent pour épuiser le mouvement, l'enfermer dans un cadre professionnel Education Nationale, succession de temps forts qu'ils se gardaient bien de populariser, manifestations dans des lieux de plus en plus déserts et non-symboliques, l'isoler en fixant des heures de manifestations telles que les non - grévistes, le privé, les sympathisants ne pouvaient s'y associer..

Et, pour réconcilier, l'AG à la bourse du travail. L'appareil démobilisateur. On est tous ensemble et les appareils nous baisent. Lecture des chiffres. On vient de manifester, nous on est là pour trouver de nouvelles forces, élargir, échanger. Pas pour faire de la comptabilité. On sort de l'AG plus abattus.

Ou, autre scénario de l'AG, on fait défiler des représentants de tels ou tels syndicats, union régionale, locale, que sais-je ? Ils soutiennent. Ne vous inquiétez pas, demain on est dans la lutte MAIS on attend l'autorisation, la consigne de la centrale. Nous on s'enthousiasme, on pense que c'est pour demain et du coup on tient. On reconduit la grève et ainsi de suite.

« Si les syndicats avaient appelé à la grève générale »
Et, toujours, depuis des décennies, la lamentation, l'espoir, le rêve «si les syndicats et particulièrement la CGT avaient appelé à la grève générale».

Non, les syndicats et particulièrement la CGT ne sont pas les bons diables capables de faire basculer le monde. Ce n'est pas leur objectif non plus. Syndicats, ils défendent des intérêts professionnels.

Passons sur le taux de syndicalisation. En général, le patronat se réjouit d'avoir de puissants syndicats en face de lui, il est plus sûr que l'ordre régnera. Réjouissons-nous au contraire de ce faible taux de syndiqués. Il favorise les initiatives spontanées, libres, individuelles qui créent un mouvement collectif autonome.

Nous devrions plutôt nous poser les questions :
Pourquoi les syndiqués attendent-ils l'autorisation de leur syndicat pour se mettre en grève et agir ? La question me semble plus pertinente que «ah ! si la CGT». Pourquoi se syndique-t-on en 2003 ?

Pourquoi les cheminots ne se mettent-ils pas en grève le 15 mai ? parce qu'il n'y a pas de préavis. Faut-il attendre une majorité, un ordre pour agir ? C'est, au départ, penser que l'on ne créera pas le rapport de force capable de faire céder l'exploitant (à cette date, on ne connaît pas encore la férocité du gouvernement CRS). Et donc, avoir la défaite dans la tête.

Le mouvement de 2003 comparé à 1968 et aux pratiques des années 70
Comme en 1968, un mouvement largement spontané radical se développe, crée des comités de ceci, de cela, (des soviets en fait) autogérés. Aujourd'hui des collectifs, des coordinations.. Mais, ces organismes spontanés n'ont pas de liens entre eux et ils n'arrivent pas à créer ce lien. Ils n'ont pas confiance en eux-mêmes, ils attendent l'intervention du Grand Syndicat.

Le Grand Syndicat les soutient, leur fait croire que c'est pour demain, les infiltre, leur montre l'intérêt de l'organisation et saborde les mouvements spontanés. En les décourageant, en laissant planer l'espoir et en proposant en fin de combat : une pétition ! puisqu'il n'y a pas d'élections. On fait rentrer le mouvement dans le cadre politique normal. Il doit se taire, les députés ont la parole. Le gouvernement ne dit pas autre chose. Le temps de la rue est terminé, c'est le temps de l'Assemblée. En 1968, après le temps de la rue, le temps des élections en juin.

Nouveauté de 2003. Le Grand Syndicat n'est pas dans une logique d'affrontement avec le mouvement spontané. Il l'accompagne, tolère et encourage par endroits les contacts intellectuels-ouvriers. Signe de son affaiblissement par rapport à 1968 ? Nouvelle stratégie manipulatoire pour défendre ses intérêts dans le cadre des luttes inter-syndicales et des prébendes à recevoir ? Le mouvement des intermittents devrait permettre d'analyser plus finement ce problème. (gestion des différentes caisses, place aux conseils d'administration, subvention de l'Etat).

Vietnam 68 - Irak 2003
Comme en 1968, le mouvement prend le contrôle de la rue. Depuis des décennies, la rue n'était plus un lieu politique sauf à l'occasion de messes ne réunissant que les adeptes des organisateurs. Prolongement de mai 2002, des manifs contre la guerre contre l'Irak (en 68, c'était le Vietnam et la cause était plus sympathique!), le mouvement prend l'habitude d'occuper la rue. Pacifiquement, sans provocation, sans incidents (différence par rapport à 1968 : on reste très légaliste), sauf quand les forces de l'ordre provoquent. Les manifestations réunissent des participants extrêmement variés, bon enfant. Elles sont joyeuses et dynamiques. Puis, vers la mi-juin, l'ambiance se tend. Les parcours n'ont plus de sens, on est dans la rue comme ça, par habitude. Où va-t-on manifester ? Que fait-on dans ce quartier désert ? On frôle les incidents, les organisateurs s'évanouissent en donnant un ordre de dispersion que personne ne pouvait entendre. Le contrôle de la rue devient une messe. Ce n'est plus le moyen d'affirmer une volonté politique. C'est un calmant.

La rue nous a appartenu. On a petit à petit perdu cette possession. Un scénario identique avait déjà eu lieu pour l'Irak : manif et remanif, peu de propagande pour les manifs, peu de mobilisation par les grandes organisations, beaucoup d'«inorganisés ». «On demande les responsables des organisations en tête de la manifestation». En 1968, la foule s'était appropriée la rue. Cortèges légaux et refus de la dislocation, refus de «on est en lutte», «on repart tranquille». Combien de manifs en 2003 se terminent alors que les manifestants en veulent ? veulent continuer, veulent une fête, veulent refaire un tour de ville, veulent entendre un orateur ? Et, rien. La camionnette s'empresse de récupérer les drapeaux.

Comme en 1968, l'imagination a pris le pouvoir. Chacun cherche à s'exprimer, fait sa pancarte alliant humour, ironie, combat. On cherche le slogan qui va faire tilt. Effet de la société pub sans doute, mais ça montre la faculté d'invention. Regarder la manif passer, lire les slogans est plaisant. Lutte et joie. Lutte et plaisir. A côté, le Grand et Beau Syndicat amène sa camionnette et distribue ses drapeaux. Ce qui compte pour lui, c'est être vu.

Et puis, il a fallu (ré)apprendre la culture de la lutte. Ne pas rester chez soi, venir plus tôt que d'habitude, rester plus longtemps. Oser aller dans le quartier et distribuer des tracts, oser prendre la parole, oser dire non, oser… Beaucoup de personnes n'avait pas cette culture et n'ont pas osé. Pas d'ordre, pas de consigne, je ne bouge pas. D'autres y sont venus avec le mouvement. Ca, c'est un acquis. Des grévistes ont appris à oser.

La cyber-grève est utopique. A aucun moment, les différents sites ne se fédèrent, ne créent un ring. Et, ils ne touchent qu'une petite frange, très active certes, du mouvement. Les outils technologiques ne sont pas utilisés à 100% et ils restent élitistes.

Jacques (Santé Social Education Culture - CNT)





Manifs et grèves : quelques anecdotes locales "croustillantes" et… interpellantes



Il n'est pas dans mon propos de jouer à l'expert et de procéder à une analyse critique, du point de vue théorique, stratégique du mouvement de «grogne» sociale des mois de mai et de juin et surtout, de l'impasse, pour ne pas dire l'échec auquel il a abouti, mais, plus modestement de relater quelques anecdotes qui l'ont ponctué à Lille, anecdotes qui, à bien des égards, seront révélatrices du pourquoi de l'échec :
  • je connais plusieurs délégués syndicaux, de «grandes» centrales qui, forts en gueule, n'auront en définitive pas la moindre journée de grève à leur actif dans la mesure où la représentation qu'ils ont donnée de leur militantisme se sera faite exclusivement sur leurs heures de délégation ou de RTT ;
  • en divers lieux, comme, par exemple la Mairie de Lille, ces mêmes délégués - ou leurs «nègres» - ont lancé des appels unitaires à manifester qui, après avoir été resitués dans un «contexte de grève reconductible» (grève qu'ils ont pris soin de ne jamais qualifier de… «générale», ce mot, dans la langue de bois qui est la leur et leur pratique de compromission, pour ne pas dire de collaboration, étant tout simplement proscrit parce que, beurk… insurrectionnel, «révolutionnaire», «illégal», voire «illégaliste» …), ont tout simplement fait disparaître toute mention de quelque… grève que ce soit !
  • à plusieurs reprises, dans les cortèges, certaines «grandes» centrales se sont senties obligées d'animer les rues lilloises en diffusant, à fond le bastringue, de la musique… de variété ; je me demande si, en définitive, cette musique avait pour but de mettre du baume au cœur des manifestants ou, au contraire, de couvrir certains slogans qui pouvaient faire… «désordre», comme ceux appelant à la grève générale, la révolution sociale…
  • la camionnette sono de la C.F.D.T. lilloise, est retrouvée un lendemain de manif, les pneus crevés et constellée d’autocollants … CNT. Cénétiste farceur, ou volonté de dresser les militants syndicaux les uns contre les autres ? Imaginons un instant que le véhicule estropié fut celui d’une autre organisation plus prompte à nous mettre les faits sur le dos, bonjour l’ambiance !
  • à plusieurs reprises, les «super-militants» de ces mêmes centrales, considérant sans doute que le «rouge et noir» fait tâche dans un cortège… «bon enfant», se sont efforcés d'éjecter les cénétistes du cœur de cortège pour les reléguer à la queue, en les encadrant toujours de sono disco ; au fil des manifestations, les effectifs de ces «grandes» centrales ont fondu comme neige au soleil ; de ce fait, la nature (et la rue aussi) ayant horreur du vide, la queue a eu tendance à devenir le cœur, ceux de la CNT ayant résisté à l'usure du temps ;
  • lors de la confrontation entre manifestants et robocops interdisant l'accès au local de l'UMP, ces mêmes délégués étaient curieusement absents ; après «enquête», il s'avère qu'ils étaient en train d'occuper des bistrots assez éloignés ou, déjà, en train de s'auto-disloquer ;
  • à Lille, l'Etat a inventé une nouvelle manif : celle qui «autorisée» au départ est… interdite à l'arrivée puisque, la ville ayant été mis en état de siège, le cortège n'a pu gagner aucun point de dislocation. Devenue errante, la manif avait perdu ses «guides» habituels, les délégués super-militants précités qui, depuis belle lurette, parce qu'ils avaient peut-être senti le roussi et que cela leur avait mis la dalle, avaient regagné leurs pénates !
    Je pourrais continuer ainsi mais cela me semble guère utile tant, en égrenant ces anecdotes, une question, aussi sotte que grenue, accapare mon esprit : pour qui ont «roulé» et continuent de rouler ces «grandes» centrales ?

    Jean-Charles (Syndicat des Services et de l’Industrie - CNT)





  • Cure Anti-G8 à Evian


    Parenthèse picaresque.

    Jeudi de l'ascension, lendemain d'une journée militante et festive, le réveil sonne tôt. L'heure fatidique, pourtant repoussée de nombreux quarts d'heure après délibération démocratique avec mes jeunes co-voitureurs, s'impose à l'écran. Je m'extirpe difficilement du lit, vérifiant le réveil et lui souhaitant quelques fantaisies, en vain. Carrefour des postes, je retrouve Brian, frais somnambule en casquette, et nous partons aussitôt porter secours à Antoine perdu dans ses tiroirs .. à la recherche de sa carte d'identité et de sa carte bancaire ! Tout notre attirail bientôt chargé sur notre destrier à roues selon un ordre plus ou moins contrôlé, nous revêtons nos armures d'alter-mondialistes néophytes et quittons, ni vus ni connus, les fumées de la ville encore endormie. Adieu Lille, à nous Evian !

    « Où allez-vous ? » … «Où vous savez ! »
    Après huit heures de route et d'occupations constructives (lectures, siestes à rallonge pour les passagers planqués .. , bricolage de fenêtre, décompte des forêts traversées ...) nous approchons de notre région révolutionnaire, l'esprit impatient, les rêves bien aiguisés.

    Nous devons à plusieurs reprises poser pied à terre, malgré nos gentilles frimousses et la douce musique qui vibre aux fenêtres, sous l’œil sentencieux des porteurs d'uniforme. « Où allez-vous ? » ; sur le conseil d'Olivier, je me retiens de leur répondre : «Où vous savez». Lâchement, nous laissons notre camarade Antoine se débattre au milieu des gens d'armes pour une fouille approfondie au niveau de l'identité : la déclinaison de son CV défile et traverse tous les portables, écrans, et registres du pays (même Mac'Do est au jus). Pauvre Antoine, tu s'ras privé d'manifs !

    Le VAAAG
    Et puis voilà, nous y sommes : le VAAAG, village alternatif, anti-capitaliste, anti-guerre, avec ses tentes colorées, ses indigènes aux pieds nus, à l'allure patibulaire, ses cantines de quartier et son four à pain, le bien-nommé « on est dans le pétrin ! » ; cet espace ouvert sur les montagnes, joyeusement hétéroclite, nous éloigne pour quelques jours de tous les gadgets de la vie policée : cartes à fric, cartes à flic, chaussures à lacets, cheveux trop peignés ... Un espace pour inventer ensemble quelque chose de différent.

    Débats, forums, échanges d’humeurs
    Un comité d'accueil (Milou, Amélie, Mélanie,.), averti de l'arrivée de notre fine équipe, nous entraîne vers une première tente où un débat proposé par la CNT-éduc. s'ouvre sur la convergence des luttes. Qui disait que nous désertions le mouvement social en partant sur Evian ?

    Et voilà Antoine qui évoque le collectif des aides-éducateurs, la précarité et le RMA, je m'interroge sur les blocages et retour de marées du mouvement, quelqu'une propose une interprétation psy du rapport d'aliénation aux grands syndicats,
    Nous parlons grève,
    Nous parlons émancipation,
    Liberté des journées sans travail,
    Créativité du temps réapproprié,

    Nous échangeons nos humeurs (grave, enthousiaste), nos textes (sur l'AGCS, la réforme des universités...), nos expériences (Stephen de la CNT Marseille, ex-aide-éduc nouveau chômeur, explique comment les braises de la grève générale s'entretiennent dans le grand sud), les gens affluent, la tente va déborder. Nous prévoyons de nous revoir chaque jour, d'avoir une visibilité sur le campement et dans les manifs, en fait, d'articuler l'anti-G8 avec les luttes sociales actuelles.

    Le ton est donné
    Après tous ces kilomètres et une discussion particulièrement riche parce que sincère - nous sommes loin de ces AG lilloises où des discours-paravents agitent la colère, polémiquent et sabordent l'action, nous voilà épuisés. Le ton est donné : ces journées seront pleines de rencontres, de mots, d'impro et d'actions. Notre équipe s'est dissoute dans le décor - je n'ai plus revu Brian pendant trois jours (sa caméra remplie d'images militantes atteste cependant de sa présence...), croisé les uns et les autres lors des AG matinales qui organisent la vie des barios, le temps d'un repas bio, d'un concert sous les étoiles .

    Chacun s'en est allé, fier de sa monture, faire la révolution à sa façon : en marchant, en dansant, en hurlant, en cuisinant.

    Différentes cultures contestataires
    Pour ma part, les AG matinales, assemblées qui s'emparent du concret et mettent en discussion l'autogestion du quotidien m'ont vraiment intéressée. Les tâches collectives, de l'épluchure des tomates à la constitution des « équipes-sérénité » en passant par des débats sur la prise de parole / prise de pouvoir, sur la parole féminine en retrait, sur l'acceptation des différentes cultures contestataires, sont évoquées avec sérieux. Nous apprenons à nous écouter, ça prend du temps et nous réapprenons à en perdre. Un message fort est porté par ces moments : le village est la somme de l'implication de chacun, c'est un lieu où l'on met en commun, où l'on s'interroge sur l'articulation entre soi et les autres, c'est un lieu qui offre la possibilité de désapprendre l'idéologie dominante, pour un moment tout au moins.

    A la différence, le VIG (village intergalactique, où séjournaient la LCR, les Verts, Attac, le PC, jeunesse chrétienne…), ne serait-ce que par l'organisation spatiale qu'il a choisie (cloisonnement des zones de couchage, de débats, d'alimentation) rappelait, à mon sens, les rapports gestionnaires / consommateurs. «Chez nous», tout le monde dort à côté d'une cuisine ! Tout le monde a intérêt à ce que la vaisselle soit faite .

    Autre exemple de la mise en pratique de nos principes : la participation en fonction des moyens pour les repas. Un prix de revient est indiqué, puis chacun apporte ce qu'il peut. Par ailleurs, j'ai été frappée par la bonne humeur des différentes équipes-cuisto (sans doute due à la rotation et partage des tâches ?), qui se réjouissaient de nous faire goûter leurs inventions du jour. Convives choyés, plutôt que clients anonymes.

    Quelques images me reviennent encore :
    - Des toiles de drap blanc, «expression libre», ouvertes à la peinture, un coin de poèmes accrochés près de hamacs dans la forêt, des ateliers de jonglage et de marionnettes, de multiples projections sous les chapiteaux.
    - A Annemasse, un lien spontané s'établit avec les habitants : alors que nous sommes chargés par les gaz lacrymo, suite à l'action de blocage du PS, venu parader comme copain alter-mondialiste, les habitants nous envoient de leur balcon des seaux remplis de citrons et d'eau fraîche. Nous partagerons nos gamelles avec eux un autre soir, plus calme, devant la mairie.
    - Quant à la « Grande Manif », ayant déjà goûté à ces défilés formels loin des quartiers (à Evian, en l'occurrence nous avons carrément déambulé sur l'autoroute !), je m'étais proposée pour la mission «vélo-communication-entre les orga », ce qui a quelque peu diminué mon sentiment d'inutilité. Certes, les grévistes étaient en tête, le cortège rouge et noir «le plus grand !» .. nos slogans «Dans tous les quartiers, dans toutes les régions, un même droit à l'éducation !», «Les jeunes dans la galère, les vieux dans la misère, de cette société-là on n'en veut pas !» etc ...ont trouvé quelque écho dans les rues, en grande partie désertes. Et puis ?


    C'est bien « la vie au village », l'expérimentation de vie en collectivité sur des bases autogestionnaires, solidaires et de démocratie directe qui m'ont marquée et enrichie.

    Alors, bien sûr, rallier les troupes au matin d'un lundi ne fut pas si facile : Gaëlle, pourtant grandie d'un an, a du mal à retenir ses larmes, et me dénonce comme tortionnaire implacable à tout va ! Et Brian, courant d'une tente à l'autre pour prendre congé, s'en est retourné pieds nus, tout éperdu, par les rues lilloises.

    Sophie Zamoussi in « Le militantisme romancé », ed.Clin d'Oeil.



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