Extraits du BR
n° 9
Ecologie
Féminisme
Immigration polonaise dans le bassin minier
Joseph Tournel
Salvador
Nicaragua
Inspection du travail
SDF
Pauvreté et réussite scolaire - Ecole
créatrice d'humanité ?
Pédagogies autogestionnaires

BRACONNAGE SUR LE
PLATIER D'OYE :
CA CONTINUE !
Le 15 octobre dernier, des écologistes ont protesté une fois encore contre la chasse illégale pratiquée sur la réserve naturelle du Platier d'Oye dans le Pas-de-Calais. A l'appel d'associations de protection de l'environnement et d'opposants à la chasse (Nord Nature, LPO, GON, ODAS, ROC), 600 personnes ont manifesté depuis l'observatoire principal de la réserve jusqu'aux huttes illégales "protégées" par des cordons de gardes-mobiles.
Malgré l'imposant dispositif policier, les manifestants les plus motivés sont parvenus à percer les barrages en courant, créant un début de panique du côté des CRS, d'autant que derrière eux se tenait une vingtaine de braconniers armés, qui tiraient des coups de feu en l'air ; la plupart d'entre eux étaient âgés de 16 - 18 ans, vêtus de treillis et les cheveux coupés courts. Puis quelques écolos ont "joué" avec les CRS, courant autour des huttes et donnant des coups de pieds au passage pour les détériorer, ce qui a déclenché un déferlement d'insultes entre chasseurs, écologistes et forces de l'ordre (dans tous les sens !). Deux militants de la LPO ont profité de ce joyeux désordre pour retirer les " appelants " (1) d'une marre. Le retour à l'observatoire s'est fait dans la bonne humeur, après que le coordinateur du collectif a lancé un appel au calme, voyant les gardes-mobiles perdre le leur.
Reste à savoir si la situation va enfin évoluer, car le conflit dure depuis 13 ans (en 1987, le site a été classé réserve naturelle et la chasse interdite sur cette partie). Précisons que les chasseurs disposent d'une vaste surface où il leur est possible de chasser en toute légalité. Mais ils veulent également les près-salés et les vasières, où les migrateurs de passage viennent se nourrir. Le préfet, quant à lui, "couvre" toujours les braconniers, de sorte que des slogans lui sont à présent destinés : " Brûlez les paillottes, euh…les huttes ! ". Un recours administratif a été adressé à son encontre concernant la location des huttes et d'autres plaintes ont été déposées pour chasse illégale sur la réserve, ainsi que pour l'incendie criminel de l'observatoire ornithologique.
Il faut dire que certains chasseurs ont de plus en plus recours à la violence physique ou verbale et que menaces de mort, insultes douteuses (" sales pédés " pour les hommes et " sales putes " pour les femmes), incitation au meurtre, incendies criminels, coups et blessures volontaires sont devenus pratiques courantes chez les plus fanatisés d'entre eux. L'exemple récent le plus médiatisé est sans doute l'agression en avril dernier dont a été victime Vincent Peillon (2) par 250 chasseurs lors de l'inauguration d'une déchetterie dans la Somme. Les " cromagnons " avaient alors jeté sur les élus et leur auditoire des pierres, giflé et blessé plusieurs personnes, puis balancé des oeufs pourris sur toutes les voitures dont les conducteurs refusaient leurs tracts.
Dans une enquête du " Parisien " sur les caisses noires de CPNT (3), un chasseur mis en examen pour ladite agression affirme : " J'en connais quelques uns dans le secteur qui sont prêts à flinguer. Si Voynet se pointe, elle repart dans une boîte à conserve " ou encore " Si on m'emmerde, je vendrai tout et je partirai au Paraguay. La-bas, il y a des canards et pas de loi ". Le journal publie aussi une interview d'Hubert Balédent, un des fondateurs de CPNT. Celui-ci a trouvé un matin des corbeaux cloués sur sa porte (4) et reçoit des menaces téléphoniques depuis qu'il a quitté son parti et dénoncé les dérives mafieuses liées à la chasse. Il affirme : " CPNT n'est plus un mouvement populaire mais un parti politique dirigé par des extrémistes (…) ; il y a une dérive dans la distribution des fonds publics ". L'enquête met en avant la complicité entre les élus CPNT, les responsables d'associations de chasseurs, les fédérations de chasse et les notables locaux. Ainsi, dans la Somme, Maître Firmin, ancien bâtonnier d'Abbeville, est le plus gros propriétaire de huttes de la région ; Jean-Louis Soufflet (élève au SAC – ex " service d’action civique " – de Pasqua, copain de Maxime Gremetz et président d'une association picarde de chasseurs), Yves Butel (député européen CPNT et président de la fédération des chasseurs de la Somme) ou Jean Pilniak (placé au Comité régional du tourisme par le conseiller régional CPNT Michel Blondin, et qui monte les dossiers financiers en faveur des associations !) chassent dans les huttes de Maître Firmin qui se louent 20 000 F pour une nuit par semaine. Devinette : qui défend les chasseurs inculpés pour l'agression de Vincent Peillon ?
Quand les chasseurs vous disent que la chasse est un loisir populaire et convivial…
Virginie (CNT - Lille).
Notes :
" MÉTALEUROP "… OU L’INCITATION À LA POLLUTION !
Vous vous souvenez sans doute de l’usine Métaleurop, principal pollueur de la région Nord / Pas-de-Calais, où d’innombrables accidents du travail ont coûté la vie à 18 travailleurs en 15 ans (voir BR n° 7). La contamination des sols en métaux lourds avait conduit la DDASS à instaurer un périmètre de sécurité autour du site en 1984 et à interdire aux agriculteurs la vente de leurs récoltes pour des raisons sanitaires évidentes. Aujourd’hui, un projet de réhabilitation des terrains en question est envisagé. Ce serait une bonne nouvelle pour l’environnement, les riverains et les paysans si le projet ne devait être financé par l’Etablissement Public Foncier ! En effet, selon le bulletin des conseillers régionaux de LO, cet organisme public va dépenser 1 490 000 francs (400 000 en études préparatoires à la dépollution, 490 000 pour la préparation d’une ferme expérimentale sur le site de l’entreprise et 600 000 pour l’emploi d’un chef de projet pendant un an).
Ce sont donc nos impôts qui vont financer le traitement de la pollution dont Métaleurop porte l’entière responsabilité, comme c’est nous qui avons - en bonne partie - payé le pompage du pétrole de l’Erika, nettoyé les côtes bretonnes et indemnisé les pêcheurs et ostréiculteurs victimes de Totalfinaelf. Dans les deux cas, l’Etat vient au secours des grosses entreprises qui continuent de détruire la planète et d’empocher leurs profits au mépris des hommes et de l’environnement. Car il est bien évident que ce que l’Etat va débourser, Métaleurop va l’économiser - tout comme Totalfinaelf a dû en arroser ses actionnaires -, ce qui ne risque pas d’inciter les autres entreprises à considérer la question de la protection de l’environnement (" bah, pourquoi j’investirais dans la lutte contre la pollution, puisqu’en cas de catastrophe l’Etat paiera et je ne serai pas inquiété ! ").
On aurait pu espérer de la " gauche plurielle ", qui compte des élus " communistes " et " écologistes ", la condamnation de ces pratiques. Nul doute qu’ils l’auraient fait sous un gouvernement " de droite ". Tous les groupes politiques du Conseil régional ont voté ces délibérations, à l’exception de LO. On voudrait encourager les pollueurs qu’on ne s’y prendrait pas autrement.
Virginie (CNT - Lille).
HARCELEES, SUR-EXPLOITEES, SOUS-PAYEES… CA SUFFIT !
Dans cette société qui regorge de discours bien-pensants sur la liberté, l’égalité, la fraternité... il existe une part importante de la population qui est sur-exploitée, infériorisée, violentée... ce sont les femmes ! En effet, celles-ci ont toujours été les plus pauvres et les plus exploitées, toutes classes et cultures confondues.
Inégales face au chômage…
En France, les femmes représentent 45 % de la population active et 51 % des chômeurs et chômeuses. Plus grave encore est la situation des femmes de moins de 25 ans qui sont pour 32 % d’entre elles au chômage pendant que les hommes de même âge le sont à 22 %. En 1998, 13,5 % des femmes actives sont au chômage pendant que 9,8 % des hommes actifs y sont.
Mais la société s’en fout, leur chômage spécifique est véritablement passé sous silence : " On a une crise à résoudre ! ".
Quand elles ne subissent pas ces situations de chômage ou de misère non répertoriées dans les chiffres du chômage, elles restent une population économique très précarisée. En ce qui concerne leur statut spécifique, notons que dans l’union européenne, 2 chômeuses sur 3 (un sur 2 pour les hommes) ne perçoivent pas d’indemnités. Dans le monde, les ¾ de la population vivant dans l’extrême misère sont de sexe féminin. En France, 80 % des personnes gagnant des bas salaires (moins du SMIC) et des très bas salaires (moins de 3 750 F) sont des femmes.
Le temps partiel n’est pas pour rien dans cette misère. En effet, en 1998, 31,6 % des femmes actives étaient à temps partiel pour seulement 5,6 % des hommes. Elles représentent ainsi 85% des travailleurs et travailleuses à temps partiel. Au fil du temps, le travail à temps partiel est donc devenu une forme de sous-emploi destiné aux femmes. Et qui dit " travail à temps partiel ", dit horaires et salaires de merde, et donc vie de merde… Tout ceci étant bien sûr largement toléré par la société sous couvert de " temps choisi ", " réduction du temps de travail ", " conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale " (cette dernière analyse étant toujours destinée aux femmes).
Inégales face aux salaires…
Lorsque les femmes ont un emploi, elles sont confrontées à une inégalité flagrante au niveau de l’écart de salaire entre hommes et femmes. En France, une femme gagne en moyenne et par an 75 % du salaire masculin, moyenne qui peut descendre jusqu’à 50 % dans certaines régions du monde. Tout cela étant bien accepté car le travail des femmes est très souvent assimilé à une activité d’appoint pour le couple.
Dans le travail, les femmes subissent aussi une discrimination par rapport à leur carrière. En effet, la probabilité de devenir cadre avant moins de 30 ans pour un fils d’ingénieur est de 50,4 % et 28 % pour une fille de même origine sociale. Les femmes représentent 27 % à 30 % des cadres du privé et du public, seulement 10 % de la haute administration publique et 6,3 % des hauts dirigeants des 5 000 entreprises leaders installées en France.
Inégales face au travail domestique…
L’inégalité qu’elles subissent est donc flagrante. Mais leur malheur ne s’arrête pas là puisqu’en plus de leur journée de travail ou de recherche d’emploi, elles se tapent 90 % du travail domestique, travail qui n’est d’ailleurs pas reconnu par la société. Ainsi une femme peut arriver à vivre une triple journée de travail : emploi - éducation des enfants - cuisine et ménage. Elles subissent une terrible discrimination sociale qui leur assigne la quasi-totalité du travail domestique pendant que les hommes s’en contentent tranquillement (ils ont fait l’effort surhumain d’ajouter 10 minutes de participation supplémentaire aux travaux ménagers en 10 ans). Et une fois cette double ou triple journée effectuée par ces esclaves, une part importante d’entre elles se fait éclater la gueule par leur conjoint en guise de remerciement.
Seulement 44 pays ont fait des lois sur la violence familiale et il n’y a que 17 pays pour reconnaître le viol dans le couple comme une infraction pénale. On estime qu’entre 25 % et 50% des femmes dans le monde subissent ou ont subi des violences sexuelles ou physiques de la part d’un homme. Au Vietnam, 70% des divorces sont prononcés pour cause de violence de l’homme. Au Pakistan, 80 % des femmes sont battues régulièrement. En France, on estime à 2 millions le nombre de femmes battues et, par ailleurs, 70 % des viols sont commis dans la famille. Aux USA, une femme est violentée toutes les 12 secondes et violée toutes les 1 mn 30 s.
Après la naissance, les filles sont moins bien nourries et soignées que les garçons… à tel point que leur taux de mortalité est supérieur à la moyenne dans 28 pays (l’Asie arrivant en tête) !
Egalité dans la lutte !
Tout cela dure malheureusement depuis longtemps et n’est pas prêt de s’arrêter si l’on ne se bouge pas. Si le patriarcat et le machisme préexistaient au capitalisme, celui-ci est fortement machiste et patriarcal par les rapports sociaux d’exploitation qu’il impose et sa stratégie de division, de désolidarisation. Mais ne nous leurrons pas ; nous devons nous battre pour l’égalité économique et politique de nos camarades et contre l’oppresseur masculin qui sur-exploite et frappe les femmes. Par contre, nous n’avons pas de temps à perdre pour revendiquer l’intégration des femmes au système que colportent certains mouvements, avec la parité par exemple.
Les anarcho-syndicalistes et les syndicalistes révolutionnaires de la CNT ne se battront pas pour que les femmes accèdent aux places oppressives et répressives de la société (patronat, gouvernement, parlement, haute administration, armée, police...). La parité dans ces corps de métiers ne constituera en aucun cas une avancée. L’égalité ne s’obtiendra que par la destruction au quotidien du patriarcat et du capitalisme (tout en étant conscients et conscientes que des milliers d’années de comportements sexistes ne s’élimineront pas d’un seul coup).
Les femmes sont un pan extrêmement précarisé, exploité et attaqué de la classe prolétaire. Nous devons donc tous et toutes les défendre particulièrement et fortement contre l’agression économique qu’elles subissent. Les femmes sont un pan extrêmement fragilisé, humilié, réprimé, battu... de la population. En tant que combattant et combattantes contre l’oppression et la domination du plus fort, nous devons toutes et tous lutter et soutenir les luttes anti-sexistes, anti-patriarcales.
Extrait du " Combat Syndicaliste "
( mensuel de la CNT ).
Pas d’anti-sexisme sans anti-capitalisme, pas d’anti-capitalisme sans anti-sexisme !
PAROLES D’OUVRIERS…
" L’immigration polonaise dans le Nord / Pas-de-Calais " est enfin sorti en vidéo. Le documentaire propose une plongée dans l’univers truculent de la communauté polonaise. Tourné au milieu des années 80 ans dans le bassin minier, l’oeuvre de Jean-Michel Barjol a pour principal mérite de relier l’histoire de l’immigration polonaise à celle, plus vaste, de l’exploitation charbonnière. Rien de plus normal pourtant, quand on sait que dans l’entre-deux-guerres, 80 % des "actifs" polonais exerçaient dans les mines.
Le document s’inspire largement du récit autobiographique d’Ignace Flaczynski, un houdinois, ancien mineur, passionné de littérature et dont le fond biographique alimente d’ailleurs encore aujourd’hui les étagères de la bibliothèque franco-polonaise d’Houdain. Souffrant, Ignace Flaczynski disparaît quelques jours avant le début du tournage. Jean-Michel Barjol demande alors à Joseph Tournel, ancien syndicaliste bien connu dans le bruaysis, de prendre le relais. Celui-ci accepte ! Au pied levé...
Vêtu d’une tunique beige, Joseph Tournel a dans le film des airs d’inspecteur Columbo. Sa gouaille légendaire donne du rythme au récit. Son souffle malhabile qui témoigne de l’emprise de la silicose lui confère de l’authenticité. Joseph Tournel conserve le souvenir de son frère mort au fond d’un puits de mine et aussi celui de son propre licenciement pour fait de grève dans la foulée du conflit de l’automne 1948. Il en a gardé une rancoeur contre les compagnies privées et les houllières publiques, à qui il reproche volontiers un comportement paternaliste et cette faculté à ne pas assumer leurs responsabilités dans le domaine des accidents du travail (qu’ils mettent volontiers sur le compte de la fatalité). Mais Joseph s’interroge aussi volontiers sur l’attitude des mineurs eux-mêmes qui imposent à leurs enfants de travailler à la mine. Une logique à laquelle n’échapperont guère les polonais. Bien au contraire... Le discours de son ami Ignace est en tout point identique. Ce dernier ne déclare-t-il pas qu’il " faisait partie des résignés, bien conditionné par la famille d’abord. La peur du gendarme, la peur de l’expulsion en Pologne. La peur du chômage. Le gros inconvénient d’être polonais, bien conditionné par notre condition même. J’étais superbement con au point de ne pas savoir qu’on pouvait trouver un autre boulot ailleurs, qu’on pouvait s’en sortir même mieux, beaucoup mieux qu’ici ".
Ignace et Joseph, chacun à leur façon, tordent ainsi le cou au mythe du mineur qui aimait son métier... Un regard iconoclaste, à contre-courant, qui – bien évidemment – fait grincer quelques dents lors de la sortie du film sur le petit écran.
Sur les polonais, Ignace poursuit : " Nombreux étaient ceux qui avaient une mentalité de serfs qu’ils avaient ramenée de leur coin de Pologne où ils crevaient de misère, ou de leur coron de Westphalie. Les troupeaux d’émigrés ont essaimé dans cette région, agglutinés autour des chevalets, comme des Indiens dans leur réserve... ". Là encore, nous sommes loin de l’image idyllique représentant le mineur polonais, fier, robuste et conscient, relevant la France de ses ruines à la force de ses poignées... Des réflexions susceptibles de susciter bien des débats. Mais n’est-ce pas ce qui fait l’intérêt de ce document conçu comme une " passionnante leçon d’histoire ", selon les propres termes du réalisateur ?
Joseph Tournel, une figure du mouvement ouvrier régional…
Ancien mineur licencié dans la foulée des grèves de l’automne 1948, Joseph Tournel a marqué son époque. Un temps membre du PCF, il favorise la renaissance de l’union locale CGT de Béthune à la fin des années 60. Plus tard, il contribue à l’implantation du courant maoïste dans le bassin minier. En décembre 1970, il sympathise avec le philosophe Jean-Paul Sartre venu à Lens animer le " tribunal populaire " qui reconnaît les Houillères responsables du crime de Fouquières-les-Lens (février 1970 - 16 morts). Mais c’est l’affaire de Bruay-en-Artois (assassinat de Brigitte Dewèvre en avril 1972) qui le projette sous le feu des projecteurs. Animateur des Comités " Vérité - Justice ", il se bat aux côtés des parents Dewèvre et du juge Pascal pour que toute la lumière soit faite sur ce meurtre. Après un passage à Paris où il se lie d’amitié avec le dessinateur Tardi, les chanteurs Dominique Grange et Hubert-Félix Thiéfaine, Joseph revient en Artois pour y animer le café-théâtre " La Mouffe " à Rebreuve-Ranchicourt. Pendant toutes ces années, il ne cesse de combattre l’image idyllique qui est donnée du métier de mineur (sur ce mythe, voir l’article paru dans le BR n° 5). En 1994, avec l’ Alliance rouge et noire (association béthunoise), il prend l’initiative de l’érection d’un " chevalement-potence ", une sculpture censée incarner " l’enfer des mines ". Dans les dernières années de sa vie, Joseph Tournel fut également un compagnon de route de l’union locale CNT de Béthune.
par Ghislain Gouwy, le 7 octobre 1998.
De l’enfer à la Mouffe,
Le bistrot des copains,
Aujourd’hui se joue des mauvais vents.
A l’emblème de deuil et de sang,
L’alliance rouge et noire.
Toi du ventre de ta mère,
Toi au ventre de la terre,
Le trimardeur rêvant d’étoiles.
Ce sont les lucioles qui t’accompagnent
A ta dernière halte,
Mais non à ta dernière course.
Combien étiez-vous dans la salle des pendus, Compagnons d’aventures aujourd’hui perdus ?
Le chevalet devient potence
Pour les forçats du charbon.
Des puits de Lens à Billy-Montigny,
Des creux volcaniques aux Asturies,
Ce sont des bottines
Et des lampes pour la Bosnie.
C’est une boîte où le diable s’est assis,
C’est la silicose aux poumons,
C’est un soufflet d’accordéon,
La brûlure hurlante au dedans,
Qu’aucun mouvement d’air n’apaise.
C’est la plissure éternelle au front,
La marque de fabrique du mineur de fond.
Pour un ouvrier mort… un patron mort !
Disait Benoit Broutchoux.
Au tribunal du peuple,
Nous disons patrons morts, ouvriers vivants,
Dont la richesse du cœur nous est transmise.
Une pluie fine s’est mise à tomber,
En ce prélude d’automne
A Rebreuve-Ranchicourt.
C’est en ce lieu qu’un mot répété,
Un mot trahi,
Un mot galvaudé, un mot perdu,
Un mot qui dans un accent unique
Et incomparable,
Prend son envol, retrouve son
Essence, son intimité, sa générosité.
Camarade, camarade, a dit Joseph…
Joseph ! Tous les camarades sont ici
Et ton nom s’est gravé en notre mémoire
A tout jamais, dans la lumière et
Les œillets.
INTERNATIONALISME
Nouvelles du Salvador…
Réfugié politique salvadorien, Dagoberto a vécu à Lille de 1990 à 1992. Lors de son séjour, certains d’entre nous l’ont bien connu ; d’autres l’ont simplement côtoyé dans les manifs et les conférences-débats organisées par la CNT ou le CCL ; tous ont gardé de lui un excellent souvenir… Personnellement, l’ayant hébergé chez moi pendant deux ans, Dago est devenu un véritable ami. C’est ainsi que lorsque des accords de paix ont été signés entre la guérilla et le gouvernement salvadorien et que Dagoberto est rentré chez lui au Salvador, le contact n’a pas été rompu entre nous. Malheureusement, la vie étant ce qu’elle est, nos échanges de courrier se sont espacés ; puis un jour, ils ont complètement disparu...
C’est donc avec beaucoup de joie que j’ai reçu à nouveau de ses nouvelles début octobre par le biais d’internet. Dago salue tous les camarades dont il a fait la connaissance lors de son séjour à Lille et évoque la situation au Salvador… Voici quelques extraits traduits en français de ses derniers courriers électroniques :
" Je travaille actuellement dans le secteur de l’éducation à " La Alcaldia de San Salvador " (une municipalité gagnée par la gauche). Je ne me sens pas très proche de l’idéologie du FMLN (front constitué de plusieurs partis de gauche)… peut-être parce que j’ai beaucoup appris des libertaires français ! Je me considère d’ailleurs moi-même comme libertaire et j’ai une certaine influence sur mes amis (qui s’identifient de plus en plus à ces idées) ".
" Ici, le syndicalisme est très faible. L’Armée et les escadrons de la mort ont exterminé pendant la guerre la plupart des responsables syndicalistes. Aujourd’hui, ceux qui restent sont vendus aux intérêts des possédants. Seule la corporation médicale possède une certaine force. Par ailleurs, l’influence des partis de gauche sur les syndicats n’existe plus comme avant et pendant la guerre… et c’est positif. Ceci étant dit, les syndicats n’ont pas la force suffisante pour revivre par eux-mêmes ".
" L’un des partis de droite actuellement au pouvoir, l’Alliance Républicaine Nationaliste (les ex " escadrons de la mort "), souffre d’une grave crise interne. D’autre part, le gouvernement est impliqué dans une affaire d’espionnage téléphonique au détriment de ses adversaires politiques. Il semblerait que l’entreprise " France Télécom " (qui a racheté le réseau téléphonique salvadorien) soit également touchée par cette affaire ".
" A gauche, le FMLN connait lui aussi une sérieuse division. Il y a deux tendances très fortes : les rénovateurs (qui ont perdu les idéaux révolutionnaires) et les orthodoxes (qui rêvent encore de… Marx, Lénine et Staline !). Beaucoup de personnalités du FMLN qui représentaient un poids intellectuel important se sont retirées et il ne reste que des incapables ".
" Sur le plan économique, la situation est très contrastée. D’un côté, la technologie de pointe est de plus en plus présente (ordinateurs, téléphones cellulaires, etc.). De l’autre, la pauvreté extrême (générée par le néo-libéralisme) mène le pays à une véritable catastrophe. La délinquance fait des ravages et le système de santé publique fonctionne très mal ".
Eric ( CNT - Lille ).
Soutien à un projet de construction de logements au Nicaragua
France - Amérique Latine a pour objectif de développer les liens d’amitié, de solidarité et de découverte avec les peuples d’Amérique Latine. Bien que non libertaire et traversée d’ailleurs par divers courants, cette association n’est pas incompatible avec la pensée libertaire et est fondée sur des valeurs qui sont aussi celles des libertaires. Le comité du Nord / Pas-de-Calais s’est constitué (se constitue) autour d’un projet de construction de logements dans le nord du Nicaragua (région de Matagalpa). Ce type de projet représente un enjeu important pour nous autres libertaires. Il montre qu’il est possible de créer des liens humains qui ne soient pas le produit du capital et de son Etat (comme le sont la Nation et aujourd’hui l’Europe, voire la région dans le domaine politique, l’entreprise et l’administration dans le domaine économique), mais le fruit d’une rencontre entre individus libres et égaux qui décident de créer une "collectivité ", une "communauté". Des relations bâties aussi hors des liens ataviques, soit-disant naturels (communautés ethniques, linguistiques, rurales...). Par ailleurs, il s’agit de prouver que l’économie n’est pas prisonnière du calcul égoïste, si cher aux bourgeois, que l’argent est détournable de "l’existentialisme" marchand (un peu plus prosaïquement, que le but de la vie n’est pas d’accumuler sans fin des marchandises matérielles ou immatérielles sans se poser la question de savoir si leur production nous rend heureux).
L’objectif de ce type de projet est de répondre à des besoins décidés dont le plus fondamental est celui du logement pour des populations qui vivent dans des cabanes. Les nuits sont fraîches en montagne (même tropicales), le vent traverse les murs. Les pluies tropicales ne sont pas comparables à nos petites pluies fines ; les toits percent. D’autres "besoins" humains, plus subtils, sont pris en compte : la découverte d’autres horizons (pour nous), la rencontre avec des gens d’ailleurs (valable dans les deux sens), le voyage loin des artifices de l’industrie du tourisme, de son exotisme facile, des détournements de fonds vers ses financiers (sauf malheureusement pour l’avion que nous ne pouvons pas faire autrement que de prendre), le logement social sans enrichir les patrons de l’immobilier, le "travail" sans avoir à obéir à un patron ni à des directives, tourné vers des besoins réels et considéré comme une aventure humaine.
Certes, il ne s’agit que de micro-projets situés dans les interstices de la société marchande qui, par ailleurs, tente de tout récupérer. Les micro-projets ne transformeront pas à eux seuls la société. La grève générale et expropriatrice, la guérilla urbaine si nécessaire, restent des armes déterminantes. Cependant, n’oublions pas que la révolution française bourgeoise de la fin du 18ème siècle – finalement l’une des seules révolutions à avoir abouti (même si ses buts ne sont pas les nôtres, mais ceux de la bourgeoisie) – n’était pas d’abord une révolution politique qui aurait conduit à une révolution culturelle mais, à l’inverse, une révolution culturelle ayant commencé au début du siècle et s’achevant à la fin de ce même siècle par une révolution politique.
Investir la solidarité matérielle et concrète est pour les libertaires un moyen de montrer que nous sommes capables de prendre en charge une production matérielle, de la réintégrer dans une perspective sociale et humaine plus large sans avoir besoin de patron, de financier, d’homme d’Etat. Possible simplement par l’auto-organisation de gens ordinaires, de "citoyens"
sans qualité, de travailleurs - consommateurs critiques. Faisons que ce type de projet participe à une révolution culturelle qui, peut-on l’espérer, aboutira à une révolution politique. Si la gratuité est une valeur centrale de l’initiative (les logements sont offerts), le projet a néanmoins un coût de 30 000 F. Aussi, si vous voulez / pouvez participer au financement du projet, vous pouvez envoyer un don à France - Amérique Latine Nord Pas-de-Calais. Nous espérons cependant plus qu’une aide financière. Nous espérons que vous nous rejoigniez (l’idéal serait d’entreprendre l’action qui prendrait l’argent des marchands à la source pour le redistribuer à ceux qui ont le plus besoin (péage gratuit d’autoroutes par exemple). France - Amérique Latine soutient toute action de révolte populaire qu’elle soit syndicale, politique (Chiapas, paysans sans terre du Brésil, Equateur et autres mouvements indigènes). Elle lutte par ailleurs contre l’impunité dont bénéficient les anciens dictateurs et autres bourreaux (y compris certains membres de la CIA).
David (CNT - Lille).
Vers une nouvelle internationale
Depuis quelques années, la CNT entretient, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’AIT, des relations avec des organisations anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires du monde entier. Il nous semble aujourd’hui que le moment est venu de poser les bases d’une nouvelle " internationale ". C’est pour affirmer cette volonté d’élargissement (et aussi pour réagir à l’immobilisme, au sectarisme et à l’autoritarisme d’une certaine partie de l’AIT) que l’union locale CNT de la métropole lilloise a décidé de ne plus utiliser le sigle de l’actuelle AIT… De manière très concrète, c’est aussi dans cet esprit internationaliste qu’une militante de la section CNT du lycée Paul Hazard d’Armentières a lancé un projet de " correspondance scolaire " avec un enseignant anarcho-syndicaliste espagnol et ses élèves.
L’INSPECTION DU TRAVAIL AU COEUR DE L’INJUSTICE DE CLASSE
Contrôleur du travail : voilà un travail bien peu commun, avec un nom prêtant à confusion, évoquant le contre-maître plus que celui chargé en réalité d’agir en sens inverse, c’est-à-dire chargé d’éviter que le salarié ne se tue trop facilement au travail. L’inspection du travail : voilà une institution bien méconnue et perçue de manière contradictoire. Pour certains, un service publique zélé de protection des salariés contre l’arbitraire patronal (image répandue principalement chez les délégués du personnel, dont le licenciement n’est possible qu’avec l’accord de l’inspection, ce qui est tout de même dissuasif). Pour d’autres, des vendus… comme si les salariés de l’inspection du travail (dans leur majorité) avaient la moindre raison d’être complaisants à l’égard du patronat et comme si un patron était suffisamment stupide pour verser le moindre pot-de-vin (sauf à être un gloglo mal informé, pas au courant que ça lui coûterait plus cher de corrompre un fonctionnaire de l’inspection du travail que de payer l’amende au tribunal).
Deux raisons sont sans doute à rechercher à cette ignorance. La première réside dans la réalité multiforme des fonctions qui leur sont assignées et de leur division en trois ministères. En effet, traditionnellement, l’inspection du travail a pour mission de faire respecter le code du travail dans le cadre du Ministère du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle. Cependant, les agents qui assument les mêmes missions dans le secteur des transports (la SNCF ayant une législation à part) relèvent en grande partie du Ministère du transport. Jusqu’à récemment, ils n’avaient d’ailleurs rien à voir avec leurs collègues des autres ministère, y compris dans le recrutement (mais ce n’est plus le cas aujourd’hui). Quant à l’agriculture, elle a aussi ses fonctionnaires chargés de faire respecter sa réglementation du travail et chargés du suivi de la " sécurité sociale agricole ".
Depuis une vingtaine d’années (depuis le développement du chômage massif et le déclin des luttes des travailleurs), le Ministère du travail s’est vu confier le rôle de faire appliquer l’arsenal de mesures tournées vers l’emploi. Naturellement, ses bons fonctionnaires ont été chargés de suivre l’application de cette législation. Parallèlement, le code du travail a été transformé par cette évolution et délégué à une place secondaire par rapport à la politique de l’emploi. Le Ministère du travail devient le Ministère de l’emploi. Les zélés travailleurs de ce ministère de " défenseurs des droits des travailleurs du privé face au Pouvoir et à l’arbitraire de leurs patrons " deviennent la force de vente des politiques de l’emploi (le terme d’emploi n’est pas neutre ; il désigne toute activité faite contre rémunération… peu importe l’activité et la rémunération). Certes, l’évolution n’est pas terminée. Cependant, l’effectif affecté à l’emploi est supérieur à celui affecté au travail. Pour les carriéristes, il est de loin préférable de choisir l’emploi.
Révélateur de l’évolution ces derniers mois, les directeurs départementaux ont vu leur statut changer. Ils dépendent désormais nettement plus du pouvoir politique (qui peut les muter de poste quand bon leur semble et nommer à ce poste des personnes qui n’ont aucun rapport avec ce ministère). Révélateur parce que les agents de l’inspection du travail ont un statut international qui garantit leur indépendance vis-à-vis du pouvoir politique dans l’application du code du travail. En clair, si le ministère – ou plus probablement le préfet – intervient pour un de ses amis patrons gêné par un petit fonctionnaire, bah… ce petit fonctionnaire, tout bonnement (et contrairement aux autres administrations), s’en contrebalance. Pour peu que ce petit fonctionnaire soit susceptible, il mettra les bouchées doubles (c’est déjà arrivé !). A l’inverse, la politique de l’emploi est du ressort direct du " politique ", du ministère et de son représentant local, le préfet. Les hommes étant les mêmes, le changement de statut des directeurs départementaux signifie que l’emploi prend le pas sur le travail. D’un point de vue du droit, d’ailleurs, c’est au nom de la politique de l’emploi que la modification a été adoptée (puisque, vis-à-vis du droit international, elle serait difficilement défendable s’il s’agissait simplement de faire appliquer le droit du travail).
La deuxième raison (en partie liée à la première) réside dans le peu d’effectifs : le Ministère du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle emploie tout au plus 1 500 personnes pour 14 ou 15 millions de salariés concernés !
Profession : contrôleur du travail…
C’est dans ce contexte que j’ai été nommé contrôleur du travail. Comme chacun, je connaissais peu ce métier. Tout au plus, je savais qu’il s’agissait de faire appliquer le droit du travail sans avoir la moindre notion en la matière. J’étais par contre très méfiant étant donné l’évolution historique guère favorable aux travailleurs.
Comme l’extrême majorité des contrôleurs du travail (c’est peut-être un peu différent pour l’inspecteur, le grade supérieur), du moins de ma génération, j’ai atterri là un peu par hasard, par nécessité d’un revenu, après avoir passé divers concours de la fonction publique et échoué à ceux de la catégorie " A " (catégorie supérieure et donc mieux rémunérée) et, dans mon cas personnel, parce que j’estimais que l’Etat-patron était un moindre mal par rapport aux patrons du privé. Nulle vocation donc, contrairement à ce que peuvent prétendre les médias, toujours prompts à expliquer le sacrifice consenti à un emploi (et au pouvoir patronal dans le cas des métiers de salariés) par la vocation, et non par un mélange subtil de nécessité, de pression sociale et de bêtise. Cependant, j’admets ne pas avoir eu l’idée de passer les concours de la police, de l’Armée, ni même des impôts. Un choix minimal existe toujours. De plus, j’ai eu la chance d’avoir une affectation à l’inspection du travail du transport, donc à un poste permettant de contrôler le respect du code du travail dans les entreprises, et non au suivi des mesures de l’emploi (aux temps des 35 heures, c’est pas évident).
Une institution au centre des évolutions sociales
Si l’inspection du travail est une institution marginale au sein de la société (et n’est pas au centre des débats de société, contrairement à l’enseignement par exemple), elle est néanmoins au centre des évolutions sociales. Pour la raison que nous avons évoquée plus haut, créée et voulue par ceux qui voulaient éviter le pire (le développement, voire l’arrivée au pouvoir du " socialo-communisme "), et par ceux qui voulaient humaniser le système, la société capitaliste, elle, a suivi et continue de suivre les aléas de ce compromis historique de plus en plus compromis qu’est (qu’a été ?) le " Welfare State " (aux Etats-Unis) et la " sociale démocratie " en Europe. Tombée en lambeaux dans la majeure partie des États, elle survit tant bien que mal en France. Il en est de même pour l’inspection du travail. Elle a été créée et s’est développée pour servir de contre-pouvoir à l’arbitraire patronal. En quelque sorte, dans le contrat social, le doit du travail était le pendant du droit de propriété reconnu aux capitalistes (et donc le signe de sa reconnaissance). En clair, son rôle fondamental était de maintenir la paix sociale.
Aujourd’hui, le droit du travail est de plus en plus dévoyé par la flexibilité grandissante. Entrée dans le code du travail sous Michel Delebarre, c’est-à-dire dans la première moitié des années 80, elle est devenue, avec les lois " Aubry " d’aménagement du temps de travail, la norme qui permet – au nom de la rentabilité – un droit du travail amoindri et pas nécessairement favorable aux salariés (et dans le même temps de plus en plus complexe, parce que de moins en moins général et de plus en plus particulier à chaque entreprise).
Au-delà du droit du travail, les agents de l’inspection du travail, comme je l’ai dit, sont de plus en plus transformés en VRP de la politique de l’emploi ; c’est-à-dire que leur rôle est d’abord de promouvoir le " travail-marchandise " puisque, paraît-il, la dignité humaine réside dans le fait de vendre sa force de travail (mieux vaut être emploi-jeune, CES, CEC, contrat de qualification, CIE ou apprenti que de vivre des minima sociaux). Sortir de la culture de l’assistance, comme dit Tony-la-Blairotte, pour le plus grand bonheur des patrons et des financiers… ! L’inspection du travail est donc un excellent observatoire de la société capitaliste.
Face à ces évolutions, qu’en est-il à l’intérieur ?
Une partie des agents, souvent syndiquée, essaie de résister contre cette évolution tant bien que mal. Pour eux, travailler à l’inspection du travail est vécu comme un engagement militant, du moins en partie : défendre les droits et les intérêts des salariés, cogner sur les patrons… Une autre partie, indifférente, suit sans trop se poser de questions, sans peut-être même en prendre conscience, faisant son boulot par conscience professionnelle. Une autre enfin est favorable à cette évolution, considérant les "intégristes" du code du travail comme des "rouges", car d’après eux le code du travail se déclinerait en fonction de chaque entreprise et de ses problèmes. Bien entendu, plus on monte dans la hiérarchie, plus la tendance est à suivre, à accompagner le cours de l’histoire (carrière oblige).
Dans ces conditions, à quoi sert le métier de contrôleur (celui-ci étant en réalité un sous-inspecteur, une fonction créée sous Vichy pour le STO) ? Selon moi, à rien (pas à grand-chose pour ne pas être trop méchant), si ce n’est pour être " employé à l’emploi "… Quant à l’inspection du travail traditionnelle, celle qui surveille les quelques acquis ouvriers encore de circonstance, on peut espérer qu’elle serve un peu. Cependant, disons-le franco, le droit du travail n’est pas le mieux classé dans la hiérarchie juridique, ni le plus apprécié des juristes. Et comme en définitive, l’inspection du travail n’est jamais qu’une "police sociale" et que le fait de juger des affaires appartient aux tribunaux, ça a d’énormes conséquences…
Justice de classe
Ainsi, le président du parquet de Douai n’hésitait-il pas à déclarer devant un parc (un zoo ?) d’entrepreneurs que le non-respect du repos dominical n’était, de toute façon, pas poursuivi et continuerait à ne pas l’être !
Ainsi, les deux tiers des procès-verbaux sont classés sans suite et le tiers qui reste n’aboutit qu’à des condamnations dérisoires un ou deux ans après l’envoi au parquet (le contrôle et la rédaction des procès-verbaux, par ailleurs, peuvent souvent prendre du temps si l’affaire est un peu compliquée).
Ainsi, un entrepreneur faisant trimer ses salariés sans les rémunérer en heures supplémentaires (certains n’ayant pas été déclarés le premier mois ; donc pas de sécurité sociale ni de cotisation, et pas de rémunération non plus) n’a été condamné deux ans après les faits qu’à 30 000 F d’amende pour " travail dissimulé " (ce qui rapporte le plus au tribunal). On imagine l’effet dissuasif qui, en un mois de tricherie, a rentabilisé son amende. Trente-mille francs, c’est la condamnation reçue par certaines personnes ayant hébergé des sans-papiers, condamnation qui n’a pas attendu deux ans pour être prononcée !
Décalage total qui démontre le caractère de classe de la " Justice "... Un pauvre qui vole une voiture sera jeté en prison. Un employeur qui vole par an, à chacun de ses salariés, l’équivalent d’une voiture paiera une amende qui n’enlèvera même pas le caractère rentable de ce vol (entre le prix d’une mobylette et d’une voiture pour ne pas exagérer). Un pauvre sera de préférence condamné à de la prison parce qu’il a moins de moyens financiers qui lui permettent de payer une amende. Une personne ayant des revenus moyens paiera plus facilement une amende, mais on imagine l’impact d’une amende de 30 000 F sur la vie quotidienne d’un simple salarié. Un employeur qui paie 30 000 F d’amende, ça lui fera mal au porte-monnaie (et donc au coeur), finalement pas plus. Mais, lorsqu’en plus cette peine s’applique dans le champ du droit du travail, non seulement l’employeur a des moyens financiers qui lui permettent de payer sans subir d’incidence particulière, mais en plus cela s’avère rentable !
Alors, finalement, à quoi sert l’inspection du travail ?
Ne soyons pas démesurément pessimistes… Certains employeurs peuvent finir en prison. A condition de s’y mettre à plusieurs : inspection du travail, URSSAF, impôts, douanes, gendarmerie, police (qui pour la circonstance sert à quelque chose).
De plus, l’employeur calcule la rentabilité du non-respect du code du travail... Donc, il y a toujours un minimum d’obtenu (régularisation de salaire par exemple). Donc, plus on les harcèle, plus on leur met des procès-verbaux, moins le tribunal risque d’être indulgent à leur égard, plus les condamnations sont élevées et nombreuses, moins il devient rentable de tricher (surtout si cet employeur a sur le dos plusieurs administrations). Sans compter (pour certains employeurs c’est extrêmement important) l’effet psychologique de se retrouver au tribunal (pénal) et donc d’être perçu comme un délinquant.
Travailler à l’inspection du travail, c’est donc la satisfaction d’obtenir quelques petits trucs pour les salariés, de taper sur les patrons. Mais pas plus... car les agents de l’inspection subissent eux aussi le poids de leur hiérarchie stupide qui définit elle-même des critères de rentabilité. Chaque agent a son lot de statistiques à remplir qui permettent de connaître l’activité de chaque agent avec des chiffres totalement irréalistes. Hiérarchie souvent paradoxale qui désirerait des primes au procès-verbal et qui, dans le même temps, s’en prend à ceux qui en mettent le plus. Paradoxe n’existant qu’en apparence, car il est très simple de contrôler un grand nombre d’entreprises, voire de mettre des procès-verbaux qui en réalité n’ont pas de suite. Car le contrôle d’une entreprise, pour être réellement utile, nécessite un suivi de l’entreprise. Or, plus l’entreprise est délinquante, plus le suivi sera long (n’hésitons pas à employer le terme de harcèlement devant s’effectuer sur plusieurs années). Dernièrement, une dérogation du décompte de la durée du travail et des heures supplémentaires (moins avantageux qu’à la semaine par le salarié) a été accordée par cette même hiérarchie à un employeur... un fiéfé menteur et tricheur !
Par ailleurs, ce métier ne donne guère (comme beaucoup de métiers) l’épanouissement d’un travail partagé ensemble, car c’est un métier de solitaire, d’isolé (rares sont les contrôles d’entreprise à deux), un métier qui, comme tous les métiers, est le produit du système capitaliste, son utilité sociale ne s’exerçant que dans ce cadre.
NON A L’ARRETE ANTI-SDF DE LILLE !
Au dernier conseil municipal, Sir Pierre Mauroy, seigneur de la chefferie de Lille pour encore quelques mois, a décidé d’exclure les vagabonds de l’hyper-centre commerçant et touristique de Lille (gare, mairie, place de la République, Treille...). Certes pas au motif qu’ils sont vagabonds, mais parce qu’ils consomment trop d’alcool (ça n’est désormais autorisé que pour ceux qui enrichissent les commerçants spécialisés dans ce domaine, à savoir les cafés "licence IV").
Quelle signification donner à cette mesure ? C’est connu, le Parti " socialiste " est le champion toute catégorie de la lutte contre l’exclusion et la réintégration des pauvres hères de notre société. Je ne contesterai pas cette vérité établie. Aussi vrai qu’il ne peut exister de charité et de charitables sans misère, il n’y a de réintégration dans une norme sans la création d’une norme " excluante ". Le Parti " socialiste " l’a si bien compris qu’en bon commerçant il entretient son fonds de commerce... l’exclusion !
Premièrement, les SDF (comme on dit de nos jours) sont des citoyens de seconde zone qui n’ont pas droit à la parole, qui n’ont pas à être écoutés (au contraire d’autres citoyens, les vrais !). En effet, la mesure est clairement prise après des plaintes de certains riverains et passants. Implicitement (explicitement ?), Monsieur le Maire se fait le porte-parole de ces derniers, leur reconnaissant un droit de parole et d’écoute que n’ont pas les SDF. La justice seigneuriale de base (la théorique, pas la réelle) commandait, après avoir entendu un plaignant et avant de rendre une décision, d’entendre l’accusé. La justice républicaine aussi d’ailleurs (la théorique, pas la réelle). Tel ne fut pas le cas… Il n’y a donc pas égalité entre ces citoyens. Le riverain et le passant sont considérés comme des personnes ayant le droit de se plaindre, d’être entendus dans leurs gémissements. Le SDF n’a pas la droit de réponse, il n’a que le droit de subir le pouvoir et de se taire. Il y a "communautarisation" des citoyens, invention de catégories différentes et hiérarchisées de gens. Il suffit de lire les compte-rendus de la presse locale pour s’en persuader : " On les taxe parfois d’ "alcoolos", "clodos" ou SDF, on les craint, on les ignore, on les évite surtout, préférant échapper au triste spectacle... (...). Ils ont aussi besoin d’être guidés, éduqués et encadrés ". Ainsi, certains s’auto-proclament supérieurs et habilités à décider pour les citoyens de seconde zone que seraient les "SDF".
Deuxièmement. Bien plus que de simplement hiérarchiser les citoyens devant le Pouvoir (il n’y a pas égalité des citoyens devant la Loi), cette mesure pose le problème d’un rejet d’une partie de la population par une autre. Mauroy n’a pas fait qu’écouter les uns et pas les autres. Les riverains et les passants décrètent que les vagabonds sont indésirables, Mauroy ordonne leur éjection. Le Parti " socialiste " peut toujours prêcher la morale aux autres organisations politiques, organiser des pseudo-manifestations " anti - Front National " et se présenter comme le meilleur rempart face au fascisme. Parce que celui-ci n’est jamais qu’un groupe de citoyens se proclamant supérieur et se donnant des droits sur les catégories inférieures, le pouvoir en place, avec ce genre de comportement, n’est que l’anti-chambre du fascisme. En ce sens, le combat contre toute politique " anti-sans domicile fixe " est solidaire de celui des sans-papiers et, d’une manière générale, de tous ceux qui n’ont rien, même pas l’illusion de posséder des choses consommables telles que voitures, maisons, etc.
Certes, vous me répondrez que la décision de Mauroy vise à réglementer l’ivresse publique. Le but est de lutter contre la surconsommation d’alcool, pas de s’en prendre à une partie de la population. Faux ! Le premier magistrat de Lille précise dans un communiqué de presse qu’il souhaite " mettre fin à cette attitude dégradante pour notre ville d’individus en état d’ébriété notoire qui porte atteinte à l’ordre public ". Les individus dont il est question sont par la force des choses des SDF (et seulement eux). L’ivresse publique est marginale en dehors de ce milieu, ponctuelle, le fait d’individus qui ne fréquentent pas en permanence le quartier, une bouteille à la main ou sans. Bien entendu, les arguments fantasmagoriques habituels sont resservis : "sentiment d’insécurité", "danger pour les enfants". Fantasmes et pas arguments, parce que les enfants n’ayant pas de parole et de pensées propres (dans la société) peuvent leur prêter leurs propres pensées, voire leurs fantasmes.
Quant à l’insécurité, il faudrait s’interroger sur celle dont sont victimes les SDF. Sont-ils moins agressés que les "passants" et les "riverains" ? Ne justifient-ils pas eux-mêmes de mesures visant à les protéger ? Perpétuent-ils réellement plus de violences que les autres citoyens ? L’arrêté du souverain local repose pourtant explicitement sur ces postulats : les SDF se sont pas victimes d’agressions, mais agressent les autres personnes. J’aimerais que la preuve soit administrée.
Par ailleurs, de quelle violence parle-t-on ? Physique ? Morale ? Verbale ? Socio-économique ? S’il s’agit de violence verbale et morale, qu’est-ce qu’on entend exactement par ces termes et où commencent-elles ? S’il s’agit de violences physique et socio-économique, les SDF en sont les premières victimes. En outre, on peut douter que l’objectif soit réellement de lutter contre l’alcoolisme puisque les SDF sont simplement priés d’aller boire ailleurs. Le principal objectif est de rendre les "clodos" invisibles dans l’hyper-centre. En effet, il ne suffit pas à un alcoolique de boire dans la rue pour que soudainement il ne soit plus physiquement et mentalement dépendant de la substance chimique baptisée alcool. Quant à la vertu pédagogique pour celui qui n’est pas dépendant de l’alcool, on la cherche. Monsieur le Maire le sait parfaitement. Les vagabonds iront boire un peu plus en périphérie ou un peu plus en cachette. Ainsi le but d’invisibilité sera atteint. Qui sera le gagnant ? Les vagabonds ? Non… La majeure partie de la population ? Non, puisqu’elle n’habite pas l’hyper-centre et n’est donc pas concernée par cette décision…. Les passants de l’hyper-centre ? Resterait à savoir qui est ce passant… Moi qui passe quotidiennement dans cette partie de la ville, je ne me suis jamais senti agressé. Moins que par l’Armée qui patrouille aux côtés des CRS comme dans une vulgaire dictature. Le riverain ? Oui assurément… Mais qui habite l’hyper-centre ? Des commerçants bien sûr !
La clé de sol de cette partition est trouvée. Alors que les vagabonds existent depuis ainsi dire toujours, voilà subitement que " leur ébriété notoire porte atteinte à l’ordre public ". Je me demande quelque part si le développement du tourisme à Lille depuis quelques années n’inciterait pas les marchands, pour soigner l’image de la marque "Lille", à la nettoyer de tous ceux qui peuvent ternir cette image. Comment Lille, à l’approche de Noël, pourrait-elle supporter que ses illuminations soient gâchées par quelques poivrots !? Que vont penser les touristes et leurs devises devant ce contraste !? Que Lille n’est pas si riche, belle et agréable quelle n’y paraît ? Et puis, il y a les investisseurs ! SDF, sans-papiers, squatteurs, éventuellement gauchos… ça la fout mal quand on parle affaires et négoces. Après tout, Pierre fait ça pour l’emploi, pour la réinsertion (de ceux qui ne sont pas ou plus dans la norme commerçante).
Circulez ! Y’a rien à voir au pays du " socialisme " libéral !
David (CNT - Lille).
Note du claviste : un collectif de lutte contre cet arrêté municipal est en cours de création. Liste des premières organisations signataires : FA, comité des sans-papiers, CNT…
Il y a 20 ans, le nombre de jeunes sortant de l’école sans qualification était en France de 150 000 par an. Aujourd’hui, si le nombre de ces jeunes a diminué (il y en a actuellement 60 000 par an), leur situation est beaucoup plus difficile que leurs aînés. C’est dans ce contexte que vient d’être publiée une étude sur le rapport entre " pauvreté " et " réussite scolaire " (1)...
Même si nous savons depuis longtemps que l’école a tendance à reproduire les classes sociales, cette étude de l’INSEE est originale dans le sens où elle montre que les diplômes des parents ont moins d’incidence sur la réussite scolaire des enfants que leur revenu financier. C’est d’ailleurs la première fois en France qu’une telle étude est réalisée à partir des revenus des parents, et non de leur métier ou de leurs diplômes. Tout se passe comme si les enfants victimes de la pauvreté possédaient un retard en terme de maturité ; ce retard d’un à deux ans s’observant dès l’école maternelle et s’accroissant au fur et à mesure (école élémentaire, collège, etc.). Ce constat n’étonnera pas la plupart de nos lecteurs, mais il est toujours nécessaire de rappeler certaines vérités… Et puis, il nous encourage – si besoin était – à poursuivre notre combat pour la redistribution égalitaire des richesses !
Inégalité planifiée
Le second volet de cette étude porte sur la réforme de 1991 (mise en place des cycles à l’école primaire). Cette réforme partait, entre autre, du constat que le redoublement avait un impact négatif sur la réussite scolaire et son but était de limiter les redoublements à la fin de chaque cycle. Elle avait reçu un accueil favorable de la part des mouvements pédagogiques. Or, on s’aperçoit aujourd’hui que la réforme n’a eu aucun effet sur l’échec scolaire. Face à ce constat, les auteurs en concluent que les inégalités à l’école sont plus de nature financière et matérielle que pédagogique. En ce qui nous concerne, cette conclusion ne nous paraît absolument pas probante. En effet, la mise en place des cycles (même si elle était censée supprimer les mécanismes cumulatifs de l’échec scolaire liés aux redoublements) n’a modifié en rien la pédagogie et le rapport à l’école. Cette remarque est également valable pour les ZEP où les effectifs par classe ont certes été allégés, mais où l’enseignement n’est pas toujours
adapté aux enfants de milieux populaires. De nombreuses études (2) montrent pourtant que ces élèves ne réagissent pas de la même façon que les autres à un enseignement " traditionnel ". La plupart d’entre eux, en effet, se situent en dehors de la logique scolaire. Ils ne perçoivent pas l’utilité d’aller à l’école, d’apprendre, de penser. Le caractère artificiel et désincarné des apprentissages renforce leur passivité. Quant à ceux qui écoutent le prof, dans le cadre notamment d’un cours " frontal ", ils le font bien souvent et avant tout pour se conformer aux règles de l’institution scolaire, pas pour le plaisir de réfléchir, d’apprendre. Bref, il y a coupure entre les savoirs et le sens qui leur est donné. Pour ces élèves, la vraie vie, celle où l’on apprend vraiment, se trouve en dehors de l’école… A contrario, une pédagogie de la réussite met les élèves en situation d’activité intellectuelle et les fait participer individuellement et collectivement à l’acquisition des savoirs. Sa généralisation permettrait de lutter efficacement contre l’échec scolaire. En effet, il n’y a pas de déterminisme social qui ne puisse être combattu. L’exemple de ces enfants, issus des classes les plus pauvres de la société et réussissant malgré tout à l’école, est là pour nous le rappeler…
Eric ( CNT - Lille ).
Notes :
Quelques chiffres régionaux
Dans le Nord - Pas de Calais, 52,9 % des élèves âgés de 11 à 16 ans sont classés par le rectorat dans une catégorie dite " défavorisée " (cette catégorie regroupant les élèves dont la réussite scolaire est la plus faible). Ces élèves sont tous des enfants d’ouvriers (qualifiés ou non), d’employés et d’ouvriers retraités, de chômeurs n’ayant jamais travaillé et de personnes sans activité professionnelle.
Dans l’académie, au CP, un enfant sur dix a au moins une année de retard. Au CM2, cette proportion est multipliée par deux (soit 22,1 % d’élèves en retard). Au collège, elle passe de 22,1 % à 34,5 %…
POUR UNE ECOLE CREATRICE D’HUMANITE ?
On parle beaucoup ces derniers temps de l’énorme coût social de l’école : échec et gâchis scolaire, exclusion et violence, déficit humain et citoyen. Là où des années de " confrontation " entre représentants des parents, des profs et des élèves, au sein des conseils d’école et d’administration, ont échoué à engager les réflexions… de simples AG d’élèves, de parents, d’enseignants et d’acteurs sociaux de base ont rapidement dégagé des convergences.
Nous étions plus de 230, le samedi 18 novembre rue Angelier à Lille (dans le cadre d’un " forum pour une école créatrice d’humanité "), à nous réapproprier la parole pour dresser en quelques heures des constats et redéfinir les priorités de l’éducation : remise en cause de la notation (évaluation des élèves), de l’inspection (évaluation des enseignants), des savoirs encyclopédiques, des cours frontaux, des procédures d’orientation des élèves, de la compétitivité entre les élèves, de la formation des enseignants telle qu’elle est pratiquée dans les IUFM, refus de la violence et développement de la " citoyenneté " comme moyen d’y remédier, refus d’un recours au " privé " et crainte d’une déréglementation à la sauce libérale, nécessité de travailler en équipe dans un cadre non hiérarchique, nécessaire implication des parents et des élèves dans la gestion des écoles, etc.
Le ministère continue de gérer l’école selon l’ordre hiérarchique et le renforce même en ce moment. Il publie des classements d’établissements, valorise ses pôles d’excellence et contribue à diffuser l’esprit de concurrence et de compétition (notes pour tout le monde, des élèves, enseignant(e)s et personnels administratifs et ouvriers aux chefs d’établissements). Il ne donne pas les moyens de remédier à la situation. Toutes les mesurettes (travaux croisés, TPE, soutien, aide individualisée…) sont dérisoires. Souvent pédagogiquement inconséquentes, elles manquent surtout de moyens horaires pour la concertation et le soutien en groupes restreints (lorsqu’elles ne sont pas assurées par des précaires exploités !).
La plupart des syndicats enseignants, qui se sont depuis longtemps recroquevillés sur le corporatisme et le conservatisme pédagogique, sont silencieux ou hostiles au changement. En bons bureaucrates, ils craignent les AG et la parole des élèves et des parents, leur préférant de beaucoup les joutes convenues des réunions ministérielles, les commissions paritaires et les journées d’action bidons! Les directions des fédérations de parents se prêtent aux mêmes farces…
Les enseignants désorientés réagissent individuellement en reportant la responsabilité sur les parents, les leçons et devoirs à la maison, les convocations au bahut, etc. Cela ne change rien puisque seuls les élèves qui suivent ou peuvent se faire aider en tirent profit. Les familles qui culpabilisent se révoltent parfois et investissent l’école pour y porter leur désarroi. Les revendications partagées par les personnels et les parents se croisent sans jamais se rencontrer ; les élèves en subissent les conséquences. Or, tous les enseignants ne sont pas conservateurs. Il y en a même qui se démènent avec les parents et les élèves pour changer le système. Mais une école qui se veut émancipatrice ne peut tolérer en son sein l’exclusion, la flexibilité, la précarité et l’exploitation. Les initiatives pédagogiques doivent être accompagnées au minimum d’initiatives budgétaires conséquentes, de la titularisation des précaires et de recrutements massifs. Priorité à une éducation créatrice d’humanité ou non ?
Si rien n’est possible au sein de l’institution (la réelle volonté de promouvoir une école émancipatrice se mesure aussi aux conditions de travail qui sont proposées aux personnels), organisons-nous dès les semaines prochaines. Par exemple, si sur une commune ou un bahut, des collègues (titulaires ou précaires), des parents, des élèves sont prêts à donner de leur " temps libre " pour aider les élèves en échec et tous les autres sous contrôle (c’est ce que supposent les propositions du précédent forum), pour au-delà changer de société, pourquoi le faire dans le cadre contraignant et frustrant du système ? A la fonction publique humanitaire, ne pouvons nous pas préférer l’action collective autonome ? Il suffit de définir des statuts associatifs clairs et adaptés à nos exigences et de trouver des locaux ! Ceux de la CNT me paraissent adaptés (pas les locaux !). Sinon, il faut se mobiliser... Dans les collèges et les lycées, beaucoup de personnels " syndicalement corrects " refusent les mesurettes ministérielles, mais consacrent des heures bénévoles aux élèves hors VS. Dans les écoles, beaucoup d’instits pratiquent " l‘étude surveillée " après leur service. Il suffit d’associer leurs initiatives individuelles. Cela ne me semble pas forcément irréaliste. Pas plus que " l’Education nationale émancipatrice " !
Aldo (CNT - Lille).
PEDAGOGIES AUTOGESTIONNAIRES,TRAVAUX CROISES ET TPE…
Travaux croisés, travaux forcés ?
Au collège, les nouvelles directives arrivent, toujours aussi floues, toujours aussi timides, toujours décrétées d’en haut pour qu’en bas on les applique sans trop savoir comment ; car en haut, on n’est pas toujours conscient des raisons pour lesquelles on a décidé de donner de nouvelles directives…
Des politiques, éclairés par des conseillers avisés détournant des penseurs déjà autorisés, justifieront qu’au nom de la " La République ", on ne peut rester indifférent au sort d’élèves bien en peine face à des disciplines décidément bien froides. Ils (les élèves, bien entendu) ne trouvent de sens à donner aux disciplines qu’on leur enseigne. Il faut donc remotiver ces disciplines exsangues pour que les élèves goûtent enfin aux joies des savoirs enseignés dans chacune d’entr’elles. Pour ce faire, nos dirigeants inspirés ont pensé à croiser les disciplines (comme on croise deux espèces génétiques !).
L’argumentation des travaux croisés a l’efficacité de la simplicité. Il faut ouvrir l’esprit de l’élève enfermé par des disciplines étroites, il faut lui présenter différentes approches et multiplier les points d’ancrage pour favoriser la construction d’un sens critique et développer ses capacités de recherche. Ces nouvelles directives s’inscrivent dans la volonté de décloisonner l’intérieur même de chaque discipline (il n’y a par exemple en français ni grammaire, ni orthographe, ni rédaction, mais du français !). L’idée était généreuse, il s’agissait de se rapprocher de l’élève, de le laisser tâtonner, avancer, reculer, recommencer en le libérant des lourdes contraintes normatives que faisaient peser sur lui les codes de chaque discipline. Cependant, le décloisonnement, dans sa traduction institutionnelle, n’implique pas forcément une présence accrue de l’élève. Au contraire, il remplace les sous-disciplines d’une discipline par une discipline surdéveloppée et surpuissante. Une discipline n’est plus l’agrégation de ses parties mais un tout qui dépasse les parties qui la composent. Le décloisonnement implique un effacement des repères qui constituaient la discipline. Cet effacement, dans sa traduction institutionnelle, s’effectue non pas à l’avantage d’un élève qui pourrait reprendre le devant de la scène, mais au profit d’une super-structure disciplinaire d’où les anciens repères ont été dilués, éparpillés voire effacés. On demande finalement la même chose aux élèves qu’auparavant dans un cadre beaucoup plus flou (on comprend, alors, la réticence de certains professeurs à appliquer réellement ce décloisonnement). Cela permet non seulement de renforcer la puissance des disciplines mais aussi de renvoyer à l’élève un discours d’autoaccusation. Le décloisonnement n’est-il pas là pour s’adapter à lui ? S’il échoue encore, ce n’est donc pas de la faute de la discipline mais bien de la sienne. Cet élève n’est pas fait pour les études.
Il en va de même pour les travaux croisés. Sous couvert d’ouverture et de construction de l’esprit critique, on renforce la place des disciplines dans la vie de l’élève. Pour l’aider à se construire, on lui demande non pas de construire sa propre voie (sa propre voix aussi) à travers tous ces carcans de pensées institutionnelles mais de choisir une approche parmi d’autres (une sorte de supermarché de la pensée en somme). On lui demande également de gérer non pas deux ou trois disciplines séparées, mais bien deux ou trois d’un coup. L’élève (et plus généralement l’individu) est évincé au profit du savoir disciplinaire. Il est sommé de se conformer à une pensée prétendument complexe pour oublier la riche complexité de sa propre pensée.
L’enjeu des travaux croisés se situe bien dans cette affrontement entre l’individu et les disciplines. La pensée disciplinaire (qu’elle soit monodisciplinaire ou multidisciplinaire) ne vise qu’une seule et même chose : le formatage et les contrôle des esprits. Mieux vaut une pensée puissante, mais contrôlée institutionnellement par une discipline (on pense ici au rôle critique dans l’appareil d’Etat qu’essaye d’incarner la sociologie) qu’une pensée libre de tout contrôle institutionnel.
La critique des travaux croisés n’est pas aisée. Il ne s’agit pas de se ranger derrière la bannière des corporatistes (on ne touche pas à ma matière) ou des réactionnaires (retrouvons les vraies valeurs des disciplines, discours qu’on lit d’ailleurs chez certains professeurs de philosophie qui oublient que la philosophie est avant tout un combat contre la pensée disciplinaire). Les anarcho-syndicalistes ne peuvent se satisfaire ni de disciplines rigides, ni de disciplines lâches (comme les approches multidisciplinaires). Ils combattent toutes les formes d’asservissement de la pensée qui empêcheraient l’émancipation totale de l’individu. Ils ne cherchent donc pas à renforcer les disciplines en les croisant. Ils cherchent plutôt à puiser en eux-mêmes une ouverture d’esprit suffisamment grande pour que tous les individus puissent faire voler en éclat les disciplines et former un véritable esprit critique.
Il ne s’agit pas d’oublier que toute décision (surtout dans le domaine éducatif) émanant d’un Etat ou d’une hiérarchie quelconque ne vise pas au bien-être des ses sujets (qu’on appelle parfois citoyens pour se donner bonne conscience). Elle vise à la propre conservation de son appareil. Dans ses conditions, les réponses institutionnelles sont bien éloignées de nos préoccupations. Elles envoient des directives sans trop y croire, sans donner les moyens de les appliquer (où sont en effet les heures de concertation entre collègues pour pratiquer un croisement des disciplines ?). Cela permettra encore de souligner l’incapacité des enseignants à s’adapter à leur nouveau public. L’un des moyens de réellement prendre en compte l’élève serait peut-être de repenser le rôle du professeur en changeant son rythme et ses conditions de travail. Quand peut-il analyser les situations inédites auxquelles il fait face ? Quand peut-il confronter ses points de vue et échanger des idées sur sa pratique ? Comment peut-il réellement s’occuper de tous les élèves dont il a la charge ( un prof de français doit s’occuper en moyenne d’une centaine d’élèves ; que dire du prof de science ou d’arts plastiques…) ? Ce ne sont ici que quelques pistes. Mais nous pensons que si elles ne sont pas explorées, les travaux croisés auront toujours des allures de travaux forcés.
TPE : le désir dans le champ du savoir ?
Au lycée, la pédagogie " du projet élaboré par l’élève " est destinée à faciliter l’acquisition des savoirs en leur donnant du sens. A partir de son vécu, ses actes sociaux, ses désirs, ses questionnements, il s’approprie et construit son apprentissage en recourant à des outils culturels qui lui permettent de s’autonomiser, de comprendre et de transformer les réalités complexes de la nature et des sociétés. L’enseignant est alors le conseiller pédagogique, le médiateur qui l’aide à concrétiser ses objectifs individuels en l’accompagnant dans le choix des champs disciplinaires que propose l’institution scolaire. L’objectif est aussi d’impliquer l’élève dans la critique, l‘amélioration et la gestion de cette institution au service de l‘individu et de la collectivité. Ces pratiques, expériences et conceptions, courantes dans les milieux libertaires, sont étudiées par des sociologues, psychologues et pédagogues.
La réussite du projet implique que l’on renonce à la gestion autoritaire et hiérarchique de l’école, aux codages normatifs actuels des champs disciplinaires ainsi qu’aux programmes, à la notation normative, à l’orientation " tri social " et aux diplômes-sanctions (au pire, si l’on prétend les diffuser dans l’école " républicaine ", qu’on en limite les effets sur le processus d’apprentissage !).
Les travaux pratiques encadrés (TPE) peuvent sembler s’inspirer de ces pédagogies autogestionnaires. Ils peuvent séduire des enseignants qui eux aussi souffrent de la rigidité du système, de l’ennui et des exclusions qu’il suscite. L’Etat, enfin, se mettrait-il à promouvoir un enseignement décloisonné et une éducation émancipatrice ? Quelques remarques… Les thématiques des projets sont définies par le ministère ; elles sont souvent idéologiquement marquées et entretiennent les hiérarchies et les rapports de force entre les disciplines. Rien de nouveau donc, si ce n’est une tendance renforcée au consumérisme scolaire. Qui veut les frontières ? Qui veut le guide de l’éditeur ? Le projet est mort-né, amputé de l’impérative " définition-appropriation " par l’élève des objectifs. La démarche se réduit à une simple collaboration momentanée de diverses disciplines sur un thème commun. Peut-il en être autrement avec si peu de temps pour la concertation ? Les disciplines fonctionnent en parallèle, le cloisonnement est maintenu et donc, les
difficultés rencontrées par les élèves dans ces disciplines vont subsister, se croiser, se multiplier même. Or, c’est dans la nature inter-disciplinaire d’un projet autogéré que les apprentissages peuvent trouver leur sens et offrir à l’élève en échec une autre entrée vers les savoirs. L’enseignant n’a que peu de temps à consacrer à l’élève. Livré à lui-même (le cadre juridique est prévu !) ainsi qu’aux froideurs disciplinaires, aux obstacles et frustrations, l’élève ne peut s’autonomiser et surmonter ses difficultés. Si les aides-éducateurs doivent y remédier, alors les TPE se transformeront en une nouvelle discipline qui doit passer sous leur entière responsabilité. Pourquoi pas ? Il faut alors titulariser, former et intégrer les AE dans le corps enseignant. De toute façon, il le faut ! En effet, pour que le projet inter-disciplinaire facilite la maîtrise de la discipline, pour en tirer un quelconque profit pédagogique, le conseiller pédagogique en TPE doit aussi être l’enseignant de la discipline. Les deux démarches d’apprentissage, cours et projets, portent en effet sur les mêmes acquis. Il faut pouvoir gérer au quotidien cette complémentarité, passer de l’une à l’autre des approches. Cela exige des moyens importants. Ainsi, les emprunts aux pédagogies émancipatrices ne sont qu’apparents. Faute de moyens et d’outils institutionnels, les TPE sont caducs. Deux ou trois recettes sorties de leur contexte pédagogique global ne peuvent ni remotiver les élèves, ni limiter l’échec scolaire. Les discours officiels ne doivent pas nous leurrer ; les véritables intentions sont peut-être ailleurs ! Sinon pourquoi saboter ainsi, en tronquant les dispositifs, des expériences qui, ailleurs (dans le contexte autogéré), ont fait leurs preuves ?
Si l’école ne peut à elle seule prétendre résoudre les problèmes de société, les pédagogies autogestionnaires peuvent y contribuer en formant des individus autonomes capables de réflexion, de critique et de révolte. A suivre…
Yoann et Aldo (syndicat CNT-éducation du Nord).
Accueil - Agenda - Actualité
et analyses - Bulletin régional
interpro
- Education - Vidéos - Liens
La CNT
dans la région - Internationalisme
- Orientations générales - Service
"librairie"
Textes
et documents
Syndicats CNT du Nord
Pas-de-Calais
E-mail : ur59-62@cnt-f.org